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vendredi 21 décembre 2012

A Limoges, L'Eloge de la Folie par Michel Bruzat



La Folie Descheix

Après avoir interprété le Montaigne de Michel Bruzat, l’excellent comédien Jean-Pierre Descheix retrouve le metteur en scène pour une performance époustouflante dans L’Eloge de la folie. Reprise du mardi 26 au lundi 31 décembre à 20h30 - Dimanche 30 à 18h. 05 55 79 26 49.

On regarde la 4ème de couverture du programme du Théâtre de La Passerelle à Limoges, et l’on découvre vingt spectacles qui y a joué le comédien Jean-Pierre Descheix ! Vingt petites vignettes photographiques qui retracent un (beau) parcours théâtral. Une cohérence s’en dégage, bien sûr : je n’ai jamais oublié sa grandiose interprétation du Frigo de Copi, de l’Ubu de Jarry, et de tous ces autres rôles, entre littérature et fragilité humaine. Et à peine a-t-il enthousiasmé le public à Limoges et en Avignon dans une belle adaptation de Montaigne qu’il est de retour pour fêter, à quelques mois près, le 500ème anniversaire de L’Eloge de la folie d’un certain Geer Geertz, né à Rotterdam vers 1469, plus connu sous le nom de Desiderius Erasmus Roterodamus, le « prince de l’humanisme ». On se souvient de son portrait par Hans Holbein le Jeune : figure de sage, les mains posées sur un livre, vêtu de noir, le regard semblant perdu dans une méditation, un demi sourire sur les lèvres. Un docteur en théologie, aujourd’hui surtout connu pour avoir écrit cet Eloge formidable d’ironie et d’intelligence, écrit à l’origine chez son ami Thomas More, où la déesse Folie (Stultitia) prend la parole pour rendre hommage à tous les aveuglements humains – particulièrement ceux des puissants. L’adaptation du texte par Jean-Marc Chotteau est plutôt pertinente, elle est servie magnifiquement par la mise en scène de Bruzat et l’exubérance géniale – dans la parole et dans le chant – de Jean-Pierre Descheix, imaginé comme une sorte de mignon délirant, avec boucle d’oreille et bague gigantesque. Tout au long de ce spectacle férocement satirique à l’égard des princes, des religieux, des professeurs, des bellicistes, des superstitieux, des écrivains et des poètes narcissiques, de la famille, des hommes d’une manière générale lorsqu’ils s’abaissent en croyant s’élever, le comédien s’en donne à cœur joie, arpentant le plateau avec fougue, prenant à parti les spectateurs, grimpant sur un podium circulaire où il esquisse quelques pas de claquettes, ou s’asseyant sur un trône avec phares clignotant qui n’est là que pour satisfaire la vanité de ses personnages. Moi, moi, moi, moi, chantonne-t-il en permanence, pour se gausser de tous ces grands malades de l’amour de soi, qui vont coassant à travers le monde comme les grenouilles d’Aristophane ou de La Fontaine. Bien sûr, on éclate de rire, et c’est sur nous-mêmes. Tout repose sur lui, la vivacité de son jeu, sur son corps jamais immobile, évoluant dans les sobres lumières de Franck Roncière, son regard à la fois acéré et amusé, qui pénètre les âmes, sur sa voix puissante et hallucinée, au service d’un texte dévastateur aussi bien à l’époque où il fut écrit – critiqué par Luther qui l’accusa d’avoir écrit une œuvre d’ « ordure et d’excréments » que par l’Eglise qui le mit à l’index pour avoir nourri la Réforme – qu’aujourd’hui, tant ce qu’il dénonce est toujours si profondément ancré dans l’humaine nature. Vanité, vanité, tout est vanité.
A travers le théâtre est tendu un grand tapis rouge : celui que l’on place sous les pas de la folie des hommes qui vont et viennent en tous sens sur cette planète, depuis toujours guidés par leurs étranges passions, se bouchant les oreilles dans le voisinage des philosophes ou dédaignant les véritables idéaux chrétiens auxquels était attaché Erasme, moine dispensé de la vie monastique, théologien ouvert, plein d’humour et de finesse. Dans un très beau moment de théâtre, la Folie-Descheix s’amuse avec deux petites marionnettes auxquelles il fait contempler l’inconsistance dérisoire des hommes… et pourtant, de temps à autres, semble surgir de ce pamphlet terriblement caustique et noir (si Jésus avait été une citrouille, comment aurait-on fait pour le crucifier ? blasphème-t-il), de cette interprétation et de cette mise en scène, une sorte de tendresse pour ces humains aveuglés qui ont aussi besoin de folie-douce pour échapper à leur condition.

Laurent Bourdelas, RCF, lundi 9 avril 2012.

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