Le mardi à 18h05 sur 103.5

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vendredi 21 décembre 2012

Du Musée Marmottan à l’Hôtel Square, en passant par la Maison de Balzac et le dernier roman de Claude Izner…



Le Musée Marmottan à Paris – connu pour accueillir notamment des chefs-d’œuvre de l’impressionnisme – accueille jusqu’au 16 juin une superbe et nécessaire exposition consacrée aux femmes peintres et aux salons au temps de Proust, de Madeleine Lemaire à Berthe Morisot. Pour cette occasion, le rez-de-chaussée de l’hôtel particulier de la rue Louis Boilly se prête à la reconstitution de l’ambiance brillante et feutrée des salons 1900. Plus d’une centaine de précieux témoignages datant des années 1875 à 1910 – tableaux, aquarelles, lettres, bijoux, objets, manuscrits, partitions de musique – viennent ressusciter la présence de ceux et de celles qui en furent l’âme vibrante et spirituelle. Les œuvres, qui proviennent de collections privées ou des réserves de musées, n’ont pour la plupart jamais été vues du public. Elles ne peuvent que captiver les amateurs de littérature, d’art et d’histoire, en les plongeant dans l’univers passionnant des débuts de la IIIème République, où le souvenir de l’Empire est encore vivace et les rêves de restauration monarchique pas toujours abandonnés.
Femmes peintres et salons au temps de Proust est l’occasion d’évoquer un phénomène de société aujourd’hui disparu qui voyait, sur des scènes ritualisées animées par des femmes célèbres, se côtoyer musiciens (Gabriel Fauré, Massenet, Maurice Ravel, Raynaldo Hahn, Francis Poulenc), écrivains (Marcel Proust, Guy de Maupassant, Paul Bourget, Goncourt, Robert de Montesquiou), acteurs (Réjane, Sarah Bernhard, Jane Hading), peintres (Léon Bonnat, Edouard Manet, Jacques-Emile Blanche, Georges Clairin) et gens du monde. Chez ces hôtesses à l’âme d’artiste, on chantait, on jouait du piano, on récitait des vers, on dansait et leurs salons ou ateliers mondains jouèrent un rôle de premier plan dans le financement de la création parisienne, particulièrement dans le domaine musical. Deux salles entières sont consacrées à la figure emblématique de Madeleine Lemaire, généralement oubliée par le grand public d’aujourd’hui : peintre et aquarelliste reconnue, elle vécut de sa peinture et, fait rarissime s’agissant d’une femme, fut décorée de la Légion d’honneur. Cette artiste, demeurée pour la postérité l’ « Impératrice des roses », accueillait dans son atelier de la rue de Monceau peintres, musiciens et écrivains – notamment Marcel Proust dont elle fut l’amie et qui lui consacra un article célèbre dans Le Figaro du 11 mai 1903 « La Cour aux lilas et l’atelier des roses ». Le tout Paris de l’aristocratie, de la haute finance, des lettres et des beaux arts se retrouve en effet sous la plume de Marcel Proust. Dans ces salons qu’il fréquente assidument, l’écrivain accumule avec patience, intelligence et minutie, le matériau nécessaire à la construction de son œuvre. Madeleine Lemaire devint l’un des modèles de madame Verdurin, la comtesse Greffulhe de la duchesse de Guermantes, et Robert de Montesquiou l’un des modèles du baron de Charlus. Comme Madeleine Lemaire, une poignée de femmes peintres ouvrent la voie de la liberté pour les générations futures. Vilipendées à la fin du 19ème  siècle, elles gagnent progressivement leur indépendance et acquièrent la reconnaissance de leur talent : les peintures et aquarelles de Madeleine Lemaire, Rosa Bonheur, Louise Abbéma, Louise Breslau, Berthe Morisot – qui fréquentaient toutes ces salons – témoignent de la volonté des femmes, au tournant du 20ème siècle, d’être l’égal des hommes et de gagner le statut d’artiste.
Sans conteste, cette exposition est intéressante et même émouvante à bien des égards, quand elle nous permet d’appréhender cette société bourgeoise et ses artistes au tournant d’un siècle, en nous aidant à comprendre, aussi, le travail de Proust. Une richesse, une légèreté, un appétit de vivre, de créer, de s’amuser, qui ne saurait faire oublier que, dans le même temps, des ouvriers triment durement dans les usines… Ainsi lorsque Gustave Geoffroy peint à la gouache et l’aquarelle une partie de ce beau monde parcourant une plage en 1905, les ouvriers des fabriques de porcelaine et de chaussures de Limoges, par exemple, sont en grève contre Haviland pour obtenir une hausse de leur salaire et de meilleures conditions de travail. Il n’empêche, on se laisse prendre au jeu et on découvre ou redécouvre des œuvres qui nous plaisent, comme le Portrait de S.A.I. la Grande Duchesse Helen de Russie, Princesse Nicolas de Grèce par François Flameng, celui de Boni de Castellane en 1919 par Albert Besnard, ou comme Le Char des Fées, tableau justement peint par Madeleine Lemaire, présenté pour la première fois au Salon de 1892, à la fois beau et impressionnant avec ses quatre femmes entraînées par des dragons. On aime aussi Les Fées toujours peintes par elle en 1908, huile sur toile presque grandeur nature où les fées sont des femmes qui semblent prêtes à toutes les voluptés… Et puis il y a les toiles de la belle Berthe Morisot, élève de Corot – dont on ne saurait trop recommander le livre qui lui est consacré par Marianne Delafond et Caroline Genet-Bondeville –, comme Le cerisier, où l’on voit deux jeunes filles cueillir des cerises. Le titre de ce tableau me fait immanquablement penser à La Cerisaie de Tchekhov, à un monde qui, bientôt, quelques années plus tard, va disparaître, entraîné dans la violence et la boue des tranchées. Nul doute que cette exposition nous aide à retrouver un Temps perdu.
Le week-end de la Pentecôte, très ensoleillé à Paris, il faisait bon flâner dans les Jardins du Ranelagh, tout près du Musée Marmottan, et regarder s’amuser les enfants sur les chevaux de bois du manège et les pelouses… C’est là qu’a été érigée la statue de Jean de La Fontaine, qui illustre aussi la fable Le Corbeau et le renard.
En descendant vers la Seine, au cœur de l’ancien village de Passy, on trouve la rue Raynouard, au n°47 de laquelle vécut Honoré de Balzac. Elle occupait les dépendances d'une « folie » édifiée à la fin du 18ème siècle. Poursuivi par ses créanciers, Balzac y trouva refuge le 1er octobre 1840. Il devint locataire d'un appartement de cinq pièces, situé en rez-de-jardin. Caché sous le pseudonyme de « M. de Breugnol », le romancier vécut sept années dans cet « abri provisoire », dont il apprécia la commodité. Longeant en contrebas la pittoresque rue Berton, Balzac pouvait aisément rejoindre la barrière de Passy et gagner le centre de Paris. Il avait également la jouissance du jardin, dont il goûtait le calme, tout en cueillant pour Mme Hanska le lilas et les premières violettes « venues au soleil de Paris dans cette atmosphère de gaz carbonique où les fleurs et les livres poussent comme des champignons ». On prend plaisir aujourd’hui à déambuler à travers les pièces, à voir la cafetière en porcelaine de Limoges de l’écrivain, qui avait sans nul doute besoin de café pour résister à son rythme effréné d’écriture : « Travailler, écrivait-il, c'est me lever tous les soirs à minuit, écrire jusqu'à huit heures, déjeuner en un quart d'heure, travailler jusqu'à cinq heures, dîner, me coucher, et recommencer le lendemain ». On voit encore sa petite table d’écriture, son fauteuil, et on se promène avec délices à travers le jardin de la maison, musée municipal dont il est bon de préciser que l’entrée est libre.

Les femmes peintres, la rue Raynouard, le Quai de Passy, mais aussi le monde de l’Opéra, on les trouve aujourd’hui dans le nouveau roman de Claude Izner chez 10/18 : Le petit homme de l’Opéra. J’aime beaucoup cette série de romans à intrigue écrit sous pseudonyme par deux sœurs – Liliane Korb, ancienne chef-monteuse de cinéma, et Laurence Lefèvre, écrivain, toutes deux bouquinistes par ailleurs. 1897, c’est la « Belle Epoque », celle justement dont il est question aussi à Marmottan. On retrouve dans ce livre ce qui fait le succès de l’ensemble : des personnages attachants, dont Tasha, une femme peintre, Kenji Mori, un libraire et dandy japonais, et surtout Victor Legris et Joseph Pignot, ses associés et parents. Dans ces aventures à suspense, l’époque est particulièrement bien reconstituée, elle vit et vibre, et nous avec. Il est question dans cet épisode de meurtres en série à l’aide de petits cochons en pain d’épice empoisonné et de l’univers particulier des petits rats, le tout ponctué de références aux œuvres musicales et littéraires de ces temps que la 1ère Guerre mondiale qui survint après a fait passer pour heureux.

De la Maison de Balzac à l’Hôtel Square en bord de Seine, juste en face de la Maison de la Radio, il n’y a qu’un pas. Près de la réplique de la statue de la Liberté offerte à Paris en 1889 par les citoyens français établis aux Etats-Unis, près également de la charmante promenade de l’Île aux Cygnes, qui permet de se rendre à pied jusqu’à la Tour Eiffel, à la Maison du Japon et au Musée des Arts Premiers du Quai Branly, se trouve ce prestigieux établissement 5 étoiles, qui est une véritable création architecturale méritant le détour et le séjour. Bordé par l’avenue de Boulainvilliers, il a été conçu par le propriétaire et restaurateur Patrick Derderian, amateur d’art et collectionneur, associé à Roger Taillibert, l’architecte et le créateur du Parc des Princes et de la Cité Olympique de Montréal. C’est un bâtiment en granit vert des Indes aux formes douces et arrondies – et nul doute qu’en le découvrant, Baudelaire y aurait transposé son célèbre vers : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté » ! Cet établissement à taille très humaine, puisqu’il ne compte que 22 chambres et suites, est comme un hôtel particulier au design très élaboré et contemporain, qui a mobilisé, lors de sa création il y a une quinzaine d’années, l’architecte d’intérieur François-Xavier Evellin, et toute une équipe d’artisans et designers français. Dès l’arrivée dans le hall – éclairé par la lumière du jour – on est frappé par l’élégance, le silence, le comptoir en bois de palissandre de la réception, les tableaux, l’utilisation subtile du carreau par Pierre Bonnefille, expert en peinture, célèbre pour ses travaux au café Marly. Un canapé rouge de Philippe Hurel attire immédiatement le regard, comme dans un tableau de l’américain Edward Hopper. En le regardant, on se demande si la belle chanteuse Katie Melua, aux yeux verts ensorceleurs, dont on dit qu’elle fréquente les lieux, ne va pas surgir et s’y asseoir un instant. A L’Hôtel Square, il y a toute ce que l’on attend d’un palace du 16ème arrondissement parisien – un lounge bar, un spa, un salon de lecture ou des salles de réunion – mais il y a plus encore : le Zebra Square, le restaurant « cantine » des journalistes de Radio France, avec sa terrasse, son espace bar dominé par une bibliothèque à vins de plus de 2000 bouteilles de 4 mètres de haut. Son Chef, le breton Thierry Burlot, passé par le Crillon, accompagné par son compatriote Erwan Gestin, amateur de bons produits de la mer, promène sa carte entre terroir traditionnel et saveurs du monde. Pénétrer dans une suite de l’Hôtel Square est une véritable surprise et provoque un plaisir intense, tant on a l’impression de participer à une expérience décorative contemporaine : grand lit dont les têtes sont aussi créées par Pierre Bonnefille, lumière tamisée pour un grand espace, lignes courbes et douces, bois de palissandre, figures géométriques et tableaux de Pierre Celice, Claude Viallat ou Tom Carr, stores en bois et objets d’art asiatiques et japonais sélectionnés par Nicole Derderian à la Maison de l’Orient. On glisse un disque dans le lecteur, on enfile un épais peignoir et l’on s’abandonne volontiers à la volupté de la salle de bain en marbre de Carrare, en se remémorant, sous les gouutes tièdes de la douche, d’autres vers de Baudelaire :    
« Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble ! »

            De l’Hôtel Square au Trocadéro et au Palais de Chaillot, le parcours passe par de splendides immeubles haussmanniens. A Chaillot, le chorégraphe et oiseleur picard Luc Petton propose un spectacle inouï, d’une grande poésie, comme un grand mystère et un questionnement offert au spectateur sur la relation entre l’homme et l’animal, placé sous les auspices de Saint John Perse qui écrivait : « Plus qu’ils ne volent, Ils viennent à part entière aux délices de l’être. » Les quatre danseurs et danseuses, à demi nus, le corps peints comme le font les peuples premiers dont on admire les traces au Musée du Quai Branly, carquois ou perchoirs comme greffés sur le corps, proposent des danses sensuelles qui disent le vieux rêve fou d’Icare. Ils sont visités par de vrais oiseaux qui viennent survoler la scène et les spectateurs, se posent sur les bras et les corps, virevoltent, arpentent le plateau, dans leur beauté sauvage. Ce sont des calopsittes, corneilles, geais, étourneaux, perruches de pennant et pies, dont les couleurs et le bruit des ailes enchantent. Une incontestable et trouble beauté se dégage de cette expérience accompagnée en live par le musicien Xavier Rosselle. On se prend à rêver aux mythes fondateurs, on se souvient d’anciens poèmes. Prévert avait donné des conseils Pour faire le portrait d’un oiseau : pour faire œuvre d’art, il faut ouvrir la cage et se dégager des carcans, prendre son envol. Luc Petton a écrit : « Au fil des saisons consacrées à ce projet singulier une notion, que je ne soupçonnais pas à l’origine, apparaît comme un maître mot, une clef : laisser-être. Laisser, non pas au sens d'abandonner, rejeter ou encore ignorer, mais véritablement laisser être, restituer en sa liberté, délier, renoncer à s'approprier, à faire main basse sur les choses ou les êtres, à les utiliser. » Le propos est intéressant, mais on ne saurait oublier que ces oiseaux qui tournoient sous les projecteurs ne sont pas libres dans le ciel : on les contemple en train d’évoluer, on rêve devant la scène magnifique où ils s’ébrouent dans un bassin contre la nudité accueillante d’une danseuse, comme dans la quintessence d’un partage entre humain et animal, mais on n’oublie jamais que dans les carquois des hommes, il y a des flèches.

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