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vendredi 21 décembre 2012

Fragmentations Marie-Noëlle Agniau, La Porte, 2009



Dans son magnifique récit Ping-pong, l’écrivain Jerome Charyn évoque ainsi un autre auteur américain : « Roth ressentait avec acuité la fragmentation de son immortalité, « comme en cette période éphémère de la vie d’un athlète où les vecteurs de ses capacités physiques et sa maîtrise du jeu – son expérience, son intelligence et son imagination – convergent au plus haut point. »[1] Peut-être la poète Marie-Noëlle Agniau a-t-elle aussi éprouvé ce sentiment étrange et puissant en écrivant son court recueil Fragmentations, publié par La Porte ? Mais ici, les fragmentations sont au pluriel, donc multiples : dans la vie, l’être, l’histoire. Si l’on croit l’auteur qui confie avoir été inspirée en partie par la guerre de 14-18 – si familière géographiquement à son éditeur qui réside au bout du Chemin des Dames –, on peut songer aux terribles bombes à fragmentation, se divisant en multiples projectiles meurtriers. On comprend qu’il soit alors question d’ « os mêlés », de vent qui tire « l’omoplate du sol », que l’on entende un « râle », que la glèbe alourdisse et qu’il soit même question de la mort des animaux. « Il tombe toujours un grain de poussière (...) Très fin jusqu’au néant. » La chute est annoncée, comme celle de Jérusalem le fut par Ezéchiel. La punition doit être terrible : ceux qui n’auront pas la marque de Dieu seront exterminés : « Au sol gît/la raison/de ma chute. » Ici sont les soldats morts au combat, la fin des civilisations et la fragmentation de l’être même de celle qui écrit.
            Car la fragmentation peut-être aussi l’éclatement d’une vie, sa division, ce qui rompt son unité et la fragilise : « Nerfs qui tremblent/dans le domaine. » Ou bien encore : « Il n’y a point de répit/à la séparation. » Et aussi : « Ce qui est écrit/à la main/risque de se défaire. » Au sol de son parcours et de sa vie « gît/la raison/de [sa] chute. » Si elle porte la marque de Dieu, elle sera exterminée : « nous sommes/les atteints », affirme-t-elle justement. Et l’on ne peut deviner à qui elle s’adresse tout au long du recueil : un autre présent, un autre espéré (« ... cette fougue qui s’abrite »), peut-être ne se parle-t-elle qu’à elle-même, alors prophète de rien. Peu d’échappatoires, cette fois, à la condamnation : la « semence » peut-être, (par qui, avec qui et pourquoi répandue ?), « les enfants [qui] touchent l’herbe/de leur front tiède », la poésie, toujours. Mais cela suffira-t-il pour survivre, quand, à nouveau, « la tétanie se reforme » ? Dans le Livre d’Esaïe, il est aussi écrit : « l’amour est fort comme la mort, la jalousie est infléxible comme le séjour des morts ;Ses ardeurs sont des ardeurs de feu, Une flamme de l’Eternel. » Le Diable est incontestablement celui qui divise et fragmente.

 Mardi 3 mars 2009.


[1] Folio, Gallimard, 2006, p.112.

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