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vendredi 21 décembre 2012

Huis Clos Gabor Rassov et Pierre Pradinas en enfer



Certes, Gabor Rassov n'est pas Dante Alighieri; certes, "L'Enfer" mis en scène par Pierre Pradinas n'a pas la profondeur noire et dense que l'on pourrait attendre d'une adaptation du poète médiéval florentin; certes, la présence de nazis grotesques en enfer n'est pas une grande surprise; certes, les différences de rythme rendent parfois le spectacle un peu longuet, mais il y a aussi un foisonnement d'idées hétéroclites, de la musique, un agréable côté farce médiévale, de bonnes créations vidéos et surtout l'excellent comédien David Ayala, déjà très apprécié dans le beau "Maldoror" l'an passé, qui révèle ici à nouveau toute sa mesure d’acteur.

            Dom Farkas et Christophe Minck ont fait de « L’Enfer » une comédie musicale plutôt sympathique, entre la « Salsa du démon » du Grand Orchestre du Splendid lorsque Coluche incarnait ledit démon, Higelin interprétant « Champagne », et scène electro. Les comédiens et chanteurs sont d’ailleurs irréprochables, de Romane Bohringer à la puissante Nathalie Loriot, qui incarne une superbe et rougeoyante Gorgone. Après tout, le Diable connaît la musique depuis les origines ! Depuis que les hommes célébraient Bacchus avec leurs tambourins, et peut-être même avant. Au Moyen Age, la musique tintamarresque tentait de ridiculiser l’Ennemi, sans parler, bien plus tard, de sa célébration par Berlioz, Gounod ou aujourd’hui Marilyn Manson (dont l’imagerie se rapproche aussi de celle de « L’Enfer », que l’on songe par exemple au clip de « The Nobodies »). Comme Paganini, qui se croyait fils d’un incube, Dom Farkas et son complice se sont-ils sentis guidés par le Malin ?

            Soit l’aventure d’un descendant de Dante, interprété par Joan Mompart, qui perd sa femme, Beatrix – la rayonnante Romane Bohringer, fidèle à Pradinas – dans un accident de voiture. Il est vaguement poète, plus ou moins fauché, et noie son chagrin dans l’alcool. A peine est-il donc surpris par l’apparition dans son canapé d’un semblant de métèque, de Juif errant, de pâtre grec, qui n’est autre que Virgile (Thierry Gimenez). Ce n’est pas plus aberrant que ce qui arrivait au pauvre Alighieri dans son poème : égaré en forêt alors qu’il cherchait une branche d’arbre pour la fête des Rameaux, il prenait peur, encerclé par un lion, une louve, et un lynx, jusqu’à l’arrivée de son antique guide. Evidemment, voir son salon se transformer en antichambre de l’enfer peut surprendre, et l’on sait bien notre héros un peu hébété tout au long de son bad trip. On sait que la chute du Diable a creusé une cavité conique dont l'axe passe par Jérusalem – une région du monde où l’enfer, c’est bien les autres – et que l’enfer est compartimenté en neuf cercles. Virgile convainc le nouveau Dante de le suivre –  d’ailleurs c’est un type qui a de chouettes copains avec lui dans les profondeurs : Homère, Horace, Ovide et Lucain et qui cause d’Aristote "maître de tous les savants", de Socrate, Platon, Euclide ou bien encore Hippocrate. Plut au Ciel que nous ne soyons ni indifférents ni lâches, nous serions coincés dans le vestibule, tourmentés par les mouches et les guêpes, foulant un tapis de vers ! Mais l’enfer que découvrent nos héros a changé. Virgile semble y perdre son latin et les habitués du Gaffiot savent ce que cela veut dire. D’abord, ils rencontrent Gabor Rassov, non pas envoyé là à cause de son adaptation, mais parce qu’il interprète Charon, le gardien, le passeur, qui navigue à travers les rochers sur l’Achéron. Le pauvre n’arrive plus à s’en sortir : trop de travail pour une si petite barque, les damnés sont devenus légions. Depuis le 13ème siècle, la situation n’a fait que se dégrader, et les chiens de guerres, les génocidaires, et tous les autres l’ont rempli bien plus que la lutte sanglante entre les Guelfes et les Gibelins ! A tel point qu’il a fallu trouver une solution à cet embrouillamini : c’est Bernard Satan, un descendant de l’autre, souffrant d’être affublé d’un tel prénom, qui s’en est chargé, transformant l’enfer en une sorte de paradis capitaliste et libéral où triomphent la publicité, les escrocs en col blanc et la télé réalité (excellent passage où le mythe d’Orphée se transforme en jeu télévisé). On craint le pire pour Denis Gauthier Savagnac et pour ceux qui fêtent leur élection sur un yacht plutôt que dans un monastère ! Le huitième cercle les menace... David Ayala, drôle et pertinent en Ténébreux, pendu à son portable, bavard comme un commercial ou comme un éditeur de best-sellers (ce qui est la même chose), vante son domaine, mais sa queue de monstre rappelle sa vraie nature. Que disait Prévert, déjà ? « Dieu fait ce qu’il veut de ses mains, mais le Diable fait beaucoup mieux de sa queue. »

            Dès lors, le rejeton Dante va évoluer, comme son illustre prédécesseur, de cercle en cercle, de crimes en châtiments, accédant à la terrible cité de Dité – New York revisitée avec son ground zero en boule de feu ou Gotham City. Qui cherche-t-il ? Beatrix, interprétée avec grâce et force par la belle Romane Bohringer. Que doit-elle lui apprendre ? Qu’il est seul désormais, qu’il est du peuple des vivants (ceux qui laissent traces de leurs pas) et ne pas s’abîmer dans le remords. Elle doit l’habituer à sa disparition. Il est un sage en devenir. Finalement, le spectacle est médiéval en cela qu’il mêle les vivants et les morts, les grands et les petits, en une véritable danse macabre, comme celles qui fleurirent sur la pierre des églises aux temps des grandes inquiétudes dues aux épidémies, aux guerres, aux crimes des routiers. Pas si loin de Limoges et de son théâtre de L’Union, régnait au 14ème siècle le terrible bandit Perrot le Béarnais. Nul doute qu’il est avec les autres de ses compagnons dans l’un des cercles infernaux. L’iconographie diabolique qui nous est proposée, tout droit venue du tympan de Conques, de Sandro Botticelli et des réinterprétations romantico-gothiques, est magnifiquement revivifiée par les créations vidéos de Simon Pradinas, Herbert Posch, Antonin et Benjamin Delboy, avec leurs damnés sans cesse précipités dans les flammes ou leurs ballets de squelettes. L’apparition presque terrifiante de Minos (Gérard Chaillou) n’est pas sans rappeler la lune de Méliès, clin d’oeil peut-être du théâtre au cinéma. Les effets spéciaux sont utilisés avec justesse, les costumes de Danik Hernandez, la création des lumières d’Orazio Trotta, contribuent à la beauté du spectacle.

            L’enfer, ce sont les efforts vains de Sisyphe et le supplice toujours recommencé de Tantale : il est inhérent à l’homme, sans doute comme le paradis. Le mal nous accompagne depuis la nuit des temps, c’est ce que nous disent à leur manière Dante Alighieri et Gabor Rassov aujourd’hui. Sous le vernis des statues, dans la folie du Sabbat, dans les choeurs et le riff des guitares électriques (« Sympathy for the devil »), une seule vérité : la folie immortelle de l’homme. Et son exorcisme : l’art, pour conjurer l’Ange de la mort.

            [On croise Pierre Pradinas comme inquiet, frôlant le mur : se souvient-il que les comédiens n’avaient pas droit, jadis, à la terre consacrée des cimetières et rejoignaient directement les limbes maléfiques ?]


7 mars 2008.
 

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