Le mardi à 18h05 sur 103.5

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vendredi 21 décembre 2012

Journal de Bretagne 2012 (extraits)



Festival interceltique de Lorient : la révélation Kerham, le bonheur d’entendre Jordi Savall – Alan Stivell aux Filets bleus

         Il y a de la nostalgie, en essayant de me frayer un chemin à travers la foule dense qui arpente les rues de Lorient en ce dimanche 5 août, après la « grande parade des nations celtes » (60 à 100 000 personnes seraient là ce premier week-end !) : entre deux averses de pluie, j’imagine les premières années ; l’histoire du festival a d’ailleurs été racontée par Alain Cabon aux Editions Ouest-France, ce qui rafraîchit la mémoire. J’y étais dès 1972, mais c’est surtout du concert d’Alan Stivell dont je me souviens, le samedi 14 août 1976, à 21h30, au Parc du Moustoir[1] - c’était le temps de la grande vague bretonne militante, ces années où tout semblait possible, sur le point de se réaliser, en Bretagne comme dans le reste de la France qui préparait le grand changement politique. Quarante ans après, les eaux du Blavet et du Scorff ont bien coulé et le Festival est devenu une grosse machine bien rodée, entre in et off, ses artistes venant du monde entier, et mes rêves d’adolescent sont devenues le petit laisser passer que je porte autour du cou pour assister aux différents concerts. Si les musiciens et chanteurs limousins – pourtant ma région est ô combien, elle aussi, une « nation celte » ! – ne sont toujours pas invités, les Acadiens tenaient le haut du pavé cette année (avant les Galiciens en 2013), que ce soit sous un chapiteau haut en couleurs où l’ambiance était à son comble et où la bière coulait à flots ou à l’occasion d’une sympathique et animée « Grande nuit de l’Acadie » mêlant tous les styles, de l’agile violon de Dominique Dupuis au Néobrunswickois Roch Voisine. L’occasion de réapprécier La Manikoutai, chanson entendue pour la première fois il y a bien longtemps – alors superbement interprétée par le grand Gilles Vigneault, lui-même d’origine acadienne – ici portée avec émotion par Monique Poirier, dont le disque Parler de paradis vient de sortir. L’occasion aussi de découvrir avec délectation Lisa LeBlanc – chanteuse de folk trash à la belle et forte voix jouant du banjo et de la guitare, âgée d’une vingtaine d’années – lorsqu’elle chante le très bluezzy Câlisse-moi là ou Ma vie c’est de la marde (et que je préfère nettement, puis-je l’écrire, à Sandra Le Couteur, chanteuse à voix et à texte). Bien sûr, j’ai retrouvé ce grand plaisir d’entendre chanter et parler cette langue acadienne si riche et si exotique, qui puise pourtant ses origines dans notre ancien français. Lorsque Lisa LeBlanc utilise Câlisse, elle s’empare des fameux sacres – les jurons acadiens hérités de l’imprégnation catholique. Dominique Breau, merveilleux et drôle « conteux » également présent sur scène, sait d’ailleurs rendre toutes les subtilités des dialectes acadiens. A la tête d’affiche du festival également, des habitués comme le Bagad de Lann Bihoué, qui fêta ses 60 ans en compagnie des danseurs du Cercle du Croisty et Alain Souchon (son ami depuis la célèbre chanson de 1977) ; ou bien encore le guitariste Dan Ar Braz, venu présenter son nouveau spectacle, Celebration, en compagnie du Bagad Kemper, dans le décor austère et monumental du port de pêche, et de deux chanteuses de talent : Clarisse Lavanant (originaire de Morlaix, à la belle voix, pleine de fougue) et Morwenn Le Normand (tout juste démissionnaire de l’Education Nationale pour embrasser une carrière de chanteuse qu’elle n’aura pas de mal à réussir si j’en juge par sa prestation). La création de Dan demeure dans l’esprit de son immense succès, L’Héritage des Celtes. S’il revendique son ancrage et son amour pour la Bretagne, le musicien condamne les dérives du nationalisme, tout en prenant clairement parti pour le rattachement de la Loire-Atlantique à la Région Bretagne. Il présente à la fois des morceaux qui ont jalonné sa carrière et ceux de son nouvel album, dans la même veine. 40 ans après le célèbre Olympia, celui qui fut le guitariste d’Alan Stivell convie celui-ci à venir chanter en duo Borders of salt – le public, plutôt nombreux,  apprécie. Stivell revient d’ailleurs à la fin, pour improviser un sympathique duo mi Breton mi Amérindien.

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            Mais mes deux plus grands plaisirs m’advinrent lors d’une même soirée, au Grand Théâtre. La création par Yves Ribis de Kerham – du nom d’un coin près de Ploemeur où le compositeur fait de la pêche sous-marine – fut un pur bonheur. Le guitariste qui accompagna Alan Stivell à la fin des années 80 est devenu compositeur et arrangeur ; il a réuni dix musiciens venus des musiques classiques et traditionnelles en un orchestre de chambre et leur a proposé d’interpréter des airs du répertoire breton, écossais ou irlandais, ainsi que ses propres compositions – le tout orchestré par Christophe Peloil, lui-même altiste. C’est une incontestable réussite, servie par des musiciens de grand talent, qu’il convient de citer : Peloil, Youenn Lorec et Christophe Devilliers (violons), Maud Caron (violoncelle), Vincent Guérin (contrebasse), Thierry Besnard (clarinette), Mathieu Serot (flûte traversière en bois), Christophe Moreaux (hautbois) et la fille d’Yves : Elsa Ribis, à la harpe celtique. Au chant, Rozenn Talec – originaire du Centre-Bretagne, qui maîtrise gwerz et kan ha diskan – est époustouflante à la fois de justesse, de force et d’émotion. J’ai beaucoup aimé sa voix, ses gestes et son humour. Yves Ribis donne parfois des noms de poissons à ses compositions et il rend hommage à Michel Tonnerre, baroudeur lorientais, fils de mareyeur groisillon devenu auteur-compositeur-interprète, fondateur du groupe Djiboudjep, disparu un mois auparavant.

            Moment superbe, aussi, de beauté et d’intensité : le concert du trio formé par le catalan Jordi Savall à la viole de gambe, Andrew-Lawrence King à la harpe irlandaise et Frank Mc Guire au bodhran, qui rendirent un merveilleux hommage aux compositeurs écossais et irlandais (oeuvres écrites par des maîtres des XVIIe et XVIIIe siècles, comme O'Carolan – grand harpiste irlandais – ou Niel Gow –célèbre violoniste écossais –, et pièces de la fin du XIXème siècle). Savall a découvert la musique celtique en 1970 en étudiant le Manchester gamba book (1660), mais s’y consacre véritablement depuis six années, fasciné par ce répertoire (j’attends avec impatience ce qu’il va faire du répertoire breton auquel il s’intéresse également). La mélodie – dépouillée, interprétée avec des instruments venus des temps anciens – qu’il s’agisse de gigues ou de complaintes, parfois ponctuées de déclamations poétiques par le harpiste, suffit à émouvoir ceux qui écoutent. La virtuosité de Savall est extrême et emporte le spectateur dans des rêveries infinies ; celle de King ne l’est pas moins : originaire de Guernesey, passionné de navigation, c’est un chef d’orchestre, un multi-instrumentiste, un maître de la harpe baroque et continuiste, ayant joué dans le monde entier. A Lorient, sa maîtrise du psaltérion a séduit tout autant que celle de la harpe, (et son humour). Frank Mc Guire – fils et petit-fils de musiciens traditionnels ayant commencé à jouer très tôt – est connu comme fondateur de Lyra Celtica et pour avoir joué avec divers grands noms du folk, du rock, du blues et du jazz. Au sein de ce trio voué à la musique ancienne, il a fait preuve lui aussi d’une maîtrise accomplie du tambour et du bâtonnet, rythmant avec force ou douceur les différents airs. Une soirée exceptionnelle.

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            Le 16 août, il pleut alternativement sur la ville close de Concarneau, près de laquelle est installé le chapiteau des Filets Bleus, célèbre festival créé en 1905 pour venir en aide aux marins en difficulté, dont la tête d’affiche est Alan Stivell. Souffrant de la gorge depuis trois jours, celui-ci passe dans l’après-midi pour faire la balance et transforme le « chauffage de voix » en mini concert pour le public de passage. A quelques mètres, sur le stand où je dédicace sa biographie (et où il ne vient pas), je converse avec quelques fans, mais aussi avec Jean-Noël Verdier, avec qui il cosigna Telenn, la harpe bretonne en 2004, et surtout avec la belle-sœur d’Heather Dohollau, poète galloise (1925) ; elle me raconte que lorsqu’elle était enfant, à Garches, le bagad Bleimor, où débuta Alan Cochevelou, jouait dans le jardin du café de ses parents. Je rencontre aussi un petit garçon de 9 ans, admirateur du chanteur, qui me rappelle furieusement celui que je fus au même âge ou presque.
En soirée, l’affluence est grande pour son concert (mais difficile à évaluer), qui est celui de sa tournée Olympia[2], avec le passage de l’énergique guitariste Pat O’May. Malgré la pluie qui s’abat avec véhémence sur les spectateurs et menace la scène, le chanteur breton retrouve toute son énergie pour décliner ses standards, de la Suite Sudarmoricaine (repopularisée, si besoin était, par la reprise de Nolwenn Leroy) à Brian Boru ou Miz tu, chanson composée au moment de l’embrasement des banlieues françaises en 2005. Il chante aussi La hargne au cœur, issue d’un texte de présentation sur le cd Back to Breizh, et qui sera, j’imagine, sur son prochain album. De même joue-t-il de plusieurs instruments, comme à l’accoutumée. Autour de moi, le public (trempé), plutôt familial, est divers : « vieux de la vieille », fans de tous âges, mais aussi curieux (le concert est gratuit) et touristes qui découvrent toutes les facettes et le talent de Stivell – très applaudi. Il reste encore des spectateurs pour lesquels le chant An alarc’h signifie quelque chose, puisqu’un drapeau breton est brandi pendant son interprétation. Alan chante aussi The foggy dew  (en 72, cette chanson avait résonné singulièrement, puisque venant peu de temps après le funeste Bloody Sunday). Back stage, après le Tri martolod repris par la foule, je salue les deux fils du chanteur, et son épouse me conduit jusqu’à lui ; nous échangeons quelques mots et, surtout, mes deux jeunes fils lui disent leur admiration.
           


[1] L. Bourdelas, Alan Stivell, Editions Le Télégramme, 2012.
[2] Cf mon livre, p.308 et suivantes.

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