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vendredi 21 décembre 2012

La gomme couleur cendre, le nouveau recueil de Marie-Noëlle Agniau (La Porte, Laon, 2010)



Dès le premier texte, Marie-Noëlle Agniau dit ce qu’est le poète : « Feu à l’appui d’une langue,/nous buvons ce que nul ne réclame./Feu à l’abri d’une langue/nous brûlons. » Le poète serait celui qui se consume (à en enlever sa peau) mais qui entretient le feu au cœur de la langue – ce serait aussi celui qui accorderait de l’attention à ce qui n’en reçoit pas des autres hommes. D’ailleurs, elle avait déjà évoqué « la miette des petites choses » ; ici, il est question de « bulles de savon » et de « cendre fine » - la dernière qui s’embrase, comme un ultime possible ou un ultime souvenir. Mais il serait présomptueux de vouloir tout expliquer ici : chacun comprend à sa mesure, et c’est bien ce qui fait qu’un poème est réussi.

            Et si ce recueil attirait l’attention sur un départ puis un retour insoupçonnés : « Personne n’aura remarqué. Quoi ? Ma fugue et son cortège… » ou : « Je suis le cheval… » Mais une fugue n’est souvent que provisoire : « Je reviens de mon égarement au lierre du jardin. » Où est partie l’auteur de ces vers ? « Errer avec ceux qui vont ». Qu’est devenu « le chemin qui n’est plus irrigué » ? Pourquoi ces larmes « lourdes comme l’arête d’un fuchsia » ? Que faut-il gommer ? La voix, le souffle, le poème, permettent « de reprendre », de se forger, peut-être, une « carapace », ou une « armure ample » comme celle qu’endossent les enfants. Il faut « recoudre l’ancien cousu. » Peut-être le poète est-il celui qui ré-enchante le monde, le fait retomber en enfance, afin de pouvoir y vivre, malgré tout. Peut-être est-il celui qui nous fait échapper au « chaos » en réordonnant les mots, « Foyer d’eau claire/entre les chaos. » Ici, les poèmes sont courts et les images irradient : fleurs multiples, plantes nombreuses, jusqu’aux fibres. Ici sont dits les éléments, l’eau, la terre, le feu, comme chez les bardes celtes. Ici enfin sont les petits enfants. Et tout ceci se passe aussi en Limousin (« paille et sauge, prairie et pré, laurier cassant »).

            Le poète est celui qui fait « état du manque », qui tente de le combler, sans jamais y parvenir tout à fait. C’est son travail de Sisyphe, le fils d’Eole (« Pluie est vent » ; »Rien ne vient orner la coupe./Ni le vent. »). Et plus encore, le poète est celui qui redonne la vie : « Il neige quelque chose qui te foudroie,/alors, dans le coma./Il neige mais je fus ta crèche. » Après, il sera possible de vivre deux fois. « Il se relève/plusieurs fois/à ta demande. »

            Marie-Noëlle Agniau avait déjà envisagé La Tactique des anges dans un précédent recueil. Ici, comme toujours, les allusions sont semées par cette grande lectrice de la Bible ; si nous avons dit celle de la crèche (avec l’âne et le bœuf) qui fut sa métaphore, nous pouvons noter aussi, et surtout, la présence du buisson ardent : « Ardeur ardeur buisson radieux » - c’est presque une citation de l’Exode tel que l’a traduit François Bon : «Il voit, et voici : le buisson brûle de feu, mais le buisson n’est pas consumé. »[1] Et le poète est tout à la fois Moïse et le buisson ardent qui ne se consume pas ; et peut-être aussi un peu de cette divinité – à moins qu’il ne s’agisse de l’inspiration – qui permet de dire à celui qui la rencontre, comme Marie-Noëlle Agniau à la fin de son recueil : « Je vais bien. »
C’est parce que « l’air augmente. »



[1] nouvelle traduction chez Bayard, 2001.

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