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vendredi 21 décembre 2012

Le plaisir du bibliophile (à François Bon)



Cher François Bon,

            je me permets de te tutoyer, parce que j’aurais bien du mal à voussoyer celui avec qui je partage un intérêt plus que marqué pour les Stones, Dylan ou Led Zeppelin. Je viens d’achever la lecture de ton plaidoyer pour les nouveaux supports de la littérature – évolution inéluctable dans laquelle je me trouve pris comme dans une nasse, sans rien y pouvoir, sans y être vraiment opposé non plus (triomphe du système cybernétique), comprenant bien qu’elle est en partie initiée et contrôlée par de grands groupes capitalistes dont la motivation est le profit et qui ont réussi à faire passer un patron ultra-libéral récemment disparu pour un gourou sympathique et libertaire. Cette mutation a eu lieu, il serait vain de le nier. Nous sommes désormais dans l’immédiateté, l’hyper connexion, l’hyper présent. Il faut vérifier à chaque instant si nous avons un message, sur notre iphone, notre ipad, si nous sommes sollicité par un nouvel « ami » – quelle blague, ce terme galvaudé ! – sur Facebook, bref être dans la distraction permanente. Certes, une initiative comme publie.net (dont le postulat « le contemporain s’écrit numérique » est discutable) peut aider à mettre du sens dans tout cela mais, je te prie de me croire, mes élèves ne sont pas connectés en permanence pour accéder à la littérature, la poésie ou la philosophie (si ce n’est pour faire un copié collé de temps à autre). On sent poindre la dictature soft des marchés derrière les écrans de veille, n’est-ce pas (sans même soulever la question de l’exploitation de ceux qui fabriquent les objets dont on nous dit un si grand bien – par exemple les 700 000 chinois travaillant pour Apple – ni celle de la pollution à outrance des sites producteurs).
            Il n’est pas anodin que tout cela prenne de l’ampleur au moment où mon presque voisin l’éditeur-typographe René Rougerie disparaît, juste après avoir édité l’œuvre poétique de Xavier Grall. Rougerie symbolisait la résistance – celle face à l’ennemi pétainiste ou nazi ; celle face à la marchandisation idiote du livre (Ah ! sa dénonciation des Fêtes des ânes – c’est-à-dire du livre… !). Certes, tout ceci existait avant le numérique, mais on a l’impression que celui-ci a permis l’accélération et la généralisation du phénomène. Sa mondialisation. Cher François, Rougerie fabriquait les livres que j’aime : ceux dont on coupe les pages, que l’on respire, que l’on caresse, avec qui on a une relation sensuelle, qui contribue grandement au plaisir de la lecture. Ceux qui exigent du temps, de la concentration et du calme – quand je lis un tel ouvrage sous les chênes de mon jardin, je n’ai pas envie d’aller voir toutes les cinq minutes si on m’a laissé un message : je savoure la littérature ; je suis en communion avec un écrivain. Et ces livres, je ne les commande pas d’un clic – au détriment des libraires –, comme on achète un paquet de lessive,  mais je les cherche (ou les découvre) durant parfois plusieurs heures sur les tables et les étagères de libraires brouillons et de bouquinistes – comme mon ami Frédéric Bazin, à Brive, dont la boutique porte le nom si bien choisi de L’Ivresse, car c’est bien aussi ce désordre reconstructeur[1] que je cherche dans la poésie et la littérature, que ne permet plus le système positiviste et technologique dont tu fais l’éloge.

23 décembre 2011.


[1] Il y aurait beaucoup à dire sur le plaisir de lutter avec le vent sur la plage de Port-Louis, en Bretagne, pour arriver à lire son Libé – combat poétique que ne permet pas l’ipad par ailleurs menacé par le moindre grain de sable.

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