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vendredi 21 décembre 2012

Le presse-purée



L’année de la naissance de mon père, rue du Pont Saint-Martial à Limoges, où nos ancêtres étaient commerçants ou artisans, ferblantiers, vendeurs d’articles d’occasion ou peintres en bâtiment, Jean Mantelet, qui allait fonder Moulinex, déposa le brevet du presse-purée à manivelle, ou moulinette presse-légumes. Ce que ne savait pas encore Jean-Marie, qui criait dans son berceau devant le regard étonné de ses parents, c’est que sa vie, comme toutes les autres, s’écoulerait comme les pommes de terre broyées par le fer : presse-purée d’émotions et de sentiments, mélange malaxé d’évènements, d’accords de jazz, de baignades dans les eaux de la Vienne, de fumées des machines à vapeur qui l’emporteraient au loin, des coups de pédale qu’il lui faudrait donner pour grimper tous les cols de France et de Navarre, presse-purée de drapeaux rouges et tricolores, du sable sec d’Algérie, des regards de ma mère du côté de Barcelone ou de Séville, presse-purée des nuages qui filent au-dessus de l’océan et de l’île de Groix. Cette année-là, le paquebot français Georges Philipar coula au large de Djibouti, entraînant ses passagers tout au fond, tout au fond. Parmi eux, un certain Albert Londres. Presse-purée : la vie, quelle rigolade ! En 1936, Emile Bourdelas se pendit à une poutre du grenier, pendant que les autres chantaient Le temps des cerises. Un obus l’avait enseveli en 17, du côté de Verdun. La guerre, le presse-purée des corps et des cœurs, un peu de chair, beaucoup de sang et de la terre. Ses camarades l’avaient déterré. La mort est ce qu’elle est. Quatre années plus tard, le père de mon père s’est retrouvé prisonnier de l’autre côté du Rhin. Pour cinq ans.  Le vol noir des corbeaux sur la plaine. Quelque chose s’est cassé.
Moi, je suis né l’année où le France a largué les amarres. Et je suis entré en entier dans le presse-purée. Le même. Le premier numéro de Salut les copains ! venait de paraître. Je suis monté sur un vélo. J’ai couru, couru, en écoutant de la musique. Et le temps a passé.

La Vienne, la Vienne a continué de couler. 

30 septembre 2012.

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