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vendredi 21 décembre 2012

L’éditeur René Rougerie n’est plus


 

            Non loin de Bellac, au nord de Limoges, au pied des Monts de Blond, le magnifique village de Mortemart – dont le château des ducs vit naître la Montespan – accueille les touristes mais aussi des poètes ! Ce qui les attire là, c’est une maison à échauguette, celle des Rougerie : René, fils de résistant (et résistant lui-même) – relayé par son fils Olivier –, ancien revuiste, avec de prestigieux compagnons, de Centres, de Réalités secrètes, de Poésie Présente, éditeur surtout, et son épouse Marie-Thérèse Régerat, émailleuse. Comment ne pas être d’accord avec Charles Dobzynski : « René Rougerie appartient à cette famille peu nombreuse mais prestigieuse d’éditeurs qui font l’histoire de la poésie. » Tous ceux qui connaissent son catalogue le savent : on y rencontre Pierre-Albert Birot, Gilles Baudry, Marcel Béalu, Pierre Béarn, Luc Bérimont, Robert (Bob) Giraud, Alain Borne, Jean Bouhier, Joë Bousquet, les Cadou, Jean Follain, Max Jacob, Gérard Le Gouic, Jean Rousselot, Saint-Pol-Roux, et tant d’autres, sans oublier Les Cantilènes en gelée de Boris Vian. Dans le 1er numéro de Poésie Présente, Rougerie postulait : « Je publierai donc ce que j’aime. Revendiquant même le droit de me tromper. Refusant toutes les étiquettes, ne me laissant enfermer dans aucun système. Capable d’aimer aussi bien une poésie lyrique que celle concise où chaque mot porte son poids. » (Et ce fut aussi un beau numéro spécial consacré aux poètes amérindiens…). Longtemps, Rougerie, ce furent des recueils blancs typographiés sur du beau papier bouffant – de ces beaux livres dont il fallait couper les pages – avec des titres en caractères rouges : l’élégance au service de la vraie poésie. C’est à juste raison que la Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges lui avait rendu hommage dès son ouverture il y a une dizaine d’années.
            Après avoir fustigé les foires aux livres dans La Fête des ânes (au moment où triomphait celle de Brive, par exemple), Rougerie publia, en 1988, Henri Nanot (1921-1962), un amour fou de liberté, suivi dans le même volume d’extraits de Scènes de la vie du maquis de Henri Nanot (Editions Lucien Souny). Un hommage mérité à un agriculteur, ancien FTP du Maquis de Guingouin, opposé à la guerre d’Algérie. Arrêté en 1957 suite à des attentats à Masseret (19) semblant viser un sénateur, il est arrêté, tabassé, interné, mais ne cesse de clamer son innocence. Il meurt terrassé par la folie, en juin 1962. René Rougerie nous apprit que Nanot était un passionné de littérature et de poésie, ami d’André Breton et du surréaliste Jehan Mayoux. Cet ouvrage était écrit pour rétablir une injustice et faire découvrir un homme de valeur.
            L’homme, petit et sec, regard perçant, ne mâchait jamais ses mots, y compris à propos des fonctionnaires de la culture. Je n’ai pas oublié la visite de Mortemart qu’il me commenta l’été 2003 et je l’ai revu pour la dernière fois à l’occasion de l’hommage rendu à Limoges à l’un de « ses » auteurs, le grand poète limousin Joseph Rouffanche, Prix Mallarmé. Début 2010, il publia l’œuvre poétique d’un autre grand poète : Xavier Grall, et il faut lui en être reconnaissant. Il illustrait ainsi une nouvelle fois la connexion vivace entre Bretagne et Limousin ; et c’est à l’occasion d’un déplacement à Lorient – où il déposait Les Litanies de la mer de Saint-Pol-Roux – qu’il est décédé, à l’âge de 84 ans. Alors faisons-lui l’offrande de quatre vers de Grall : « Adieu les maisons mourantes/Comme les pluies sont navrantes !/La vie est cette flamme/Sous les braises gisantes ».

            Port-Louis/Limoges, mars 2010.


[1] Dernier ouvrage paru : Du Pays et de l’Exil, Un Abécédaire de la littérature du Limousin », postface de Pierre Bergounioux, Les Ardents Editeurs, Limoges, 2008.

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