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vendredi 21 décembre 2012

Lena Dobner peint ses impressions d’Oradour



Elle est née en septembre 1993 à Nuremberg (comme son lointain compatriote Albrecht Dürer) et le Centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane ainsi que la mairie de la ville accueillent ses toiles inspirées par le massacre de 642 personnes – hommes, femmes et enfants – le 10 juin 1944, par la Division S.S. Das Reich, après être venue arpenter les rues du village martyr, « ce lieu qui n’en [est] pas un, le lieu de toute absence », écrit-elle. Elle y a senti, d’une certaine manière : l’humanité éternelle, à la fois celle de la sauvagerie et celle de l’espoir. Elle a décrypté le lieu et la tragédie qui s’y est déroulée à la lumière – et à l’ombre – de la mythologie grecque. La Glane s’est effectivement transformée en Achéron ou en fleuve Léthé, et les chiens des nazis ressemblaient bien au terrible Cerbère.
            Il n’est pas anodin, bien sûr, que ce soit une jeune Allemande qui s’empare, qui étreigne et peigne ce drame devenu plus que lui-même, c’est-à-dire l’expression de la folie et de la cruauté guerrières universelles. Comme Denise Bardet, l’une des jeunes institutrices sacrifiées du village – qui rêvait de devenir écrivain – avait écrit peu avant de mourir dans l’église qu’il ne fallait pas confondre la civilisation allemande et les barbares hitlériens, Lena Dobner vient apporter sa vision d’artiste issue de cette grande culture (ainsi cite-t-elle Rilke) sur le drame qui survint au cœur presque assoupi de la campagne limousine. Elle en perçoit l’horreur et la complexité et tente de les penser. Elle les ressent et les exprime. La guerre, le massacre et la mythologie y sont représentés à la fois figurativement et symboliquement (les corbeaux comme pressentiment de la mort en référence à Van Gogh, ou le symbole des couleurs) et les différents tableaux/fresques, de grande taille, y montrent simultanément le jour de la tuerie et le village en ruines tel qu’il est aujourd’hui. C’est donc à la fois un travail sur l’histoire et sur la mémoire. Une œuvre qui n’hésite pas à intégrer aussi kabbale et symbolique des nombres (le 4, en particulier, dans la représentation de l’intérieur de l’église), même si elle dit ne pas y croire – mais on peut comprendre le recours à l’ésotérisme pour tenter de comprendre l’incompréhensible. Lena Dobner, artiste de la jeune génération européenne, confère une force neuve à ce qui s’est passé à Oradour, elle en ravive étrangement et paradoxalement la vie, les sensations, la violence, et l’on pense au choc de Guernica, en 1937.
            Une chose me touche particulièrement : sa réflexion à propos de la nature reprenant ses droits sur la pierre des ruines. C’était le thème de l’un de mes travaux photographiques, à Oradour, au milieu des années 2000. Elle écrit : « Tu vois par exemple comme les pissenlits poussent dans certaines fissures de murs. (Comme la nature peut même être impassiblement sans vergogne). Mais pas simplement comme ça ou parce que tu as peut-être peur que l’herbe puisse pousser par-dessus, ou que tu crains que l’immoralité de la nature transperce la fine peau de la civilisation, mais parce qu’à travers tes yeux, tu regardes au-delà (…) Parce que maintenant c’est au-dedans de toi. » Toute sa vie – surtout toute sa vie d’artiste –, cela sera effectivement en elle et en son œuvre, c’est inévitable. C'est-à-dire que dans ses tableaux à venir, même sur bien d’autres thèmes, il y aura ce souvenir d’Oradour, comme une genèse.

            17 juillet 2012.

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