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vendredi 21 décembre 2012

Marie-Noëlle Agniau, Le tumulte et la faim, Journal d’une lectrice remise au monde



Née en 1973, poète, écrivain et professeur de philosophie à Limoges, Marie-Noëlle Agniau poursuit, avec ce nouveau livre, une œuvre cohérente, qui se partage pour l’essentiel entre ses recueils de poésie édités en France et en Belgique, et son œuvre philosophique, notamment publiée par la collection « Ouverture philosophique » chez L’Harmattan. Ce nouvel ouvrage paraît dans la collection « Ecritures » dirigée par Daniel Cohen ; il regroupe des chroniques ayant nourri une émission radiophonique intitulée En début de page.
            Six ans après, Le tumulte et la faim vient prolonger à sa manière plus apaisée (même si le tumulte n’est jamais loin chez cet écrivain à la sensibilité exacerbée) un autre livre de l’auteur : Boxes, paru chez Gros Textes et adapté à deux reprises avec succès au théâtre. Depuis ce livre où elle livrait avec force et poésie ses traumatismes et déjà son rapport à la lecture et à l’écriture, Marie-Noëlle Agniau se dit « remise au monde »  – peut-être en partie par la littérature – à qui  elle rend ici un bel hommage et plus que cela, puisque les livres dont elle nous parle et qu’elle nous donne envie de lire sont entrés dans sa vie jusqu’à en devenir comme d’essentielles parties constituantes. Bien après Jean-Paul Sartre, la voici disant son amour des mots : « J’aimais les mots. J’aimais qu’on me raconte des histoires. J’aimais vivre toutes ces vies […] Je suis restée fidèle au désir de lire, au désir tout court. » Elle définit dès le début ce qu’est cette vie avec les mots : « Un temps en arrière du temps. Vie contemplative derrière la vie active. » Une passion dévorante, aussi, qui peut aller jusqu’à couper l’appétit pour tout le reste, car « la littérature modifie notre rapport au réel » – jusqu’à ce que revienne la faim.
            Dans ce journal très agréable à lire, où elle se laisse deviner encore intimement – en évoquant notamment l’élément douloureusement fondateur qu’est la mort du petit frère, mais aussi d’autres épisodes de sa vie, comme la présence questionnante de ses enfants ou un séjour à l’hôtel Belles Rives cher aux Fitzgerald – elle raconte ses auteurs, divers, et comment ils s’entremêlent avec sa vie, ses livres – même ceux qu’elle n’a pas lus ou achevés, « les livres impossibles ». Au fil des citations se constitue un corpus dans le sens du recueil de textes, certes, mais aussi dans celui du corps même de la femme qui écrit : ainsi rapporte-t-elle que la lecture lui a produit ses « toutes premières sensations érotiques», ainsi, sur une plage bretonne, inondée de soleil, lisant un livre sur les nuages, se laisse-t-elle brûler par une mystérieuse pensée amoureuse. Défilent les noms d’auteurs et les titres de livres, déjà nourris de la vie de leurs auteurs et nourrissant celles de leurs lecteurs ; quelques exemples : en premier lieu, sans doute, la Bible, et puis Faulkner, Charles Baudelaire, Pierre Michon, Jean Blanzat, Gérard de Nerval, Robert Musil, Paul Celan, George Sand, Cioran, Arthur Rimbaud, Virgile, Pierre Bergounioux (qui l’a traitée amicalement de « petite morveuse »), Julien Gracq, Homère, Chateaubriand, Patrick Modiano, Dylan Thomas et tant d’autres. Marie-Noëlle Agniau a une façon toujours captivante, profonde et originale – surprenante même – d’en parler : ainsi l’énorme Chateaubriand est-il comparé à une tortue luth, le talent de l’auteur étant de nous faire trouver cette comparaison évidente. Et c’est en poète qu’elle écrit et qu’elle titre ses chapitres, comme : « La tignasse des mots ». Aux titres de livres s’ajoutent ceux de films ou de spectacles vus, de chansons entendues, tout ce décor consistant qui fait une existence.
            S’interrogeant à propos de la poésie, sur la vie quotidienne comme sur les grandes questions philosophiques, sans jamais peser, et toujours à l’aune des livres lus, Marie-Noëlle Agniau, que l’on espère réconciliée avec la vie, énonce pour finir cette phrase qui semble tout droit sortie des Essais de Montaigne : « La littérature est aussi la mémoire de cela : l’humanité est notre seul horizon. » Et puisque l’auteur nous a raconté ici et ailleurs sa genèse, son tumulte et ses faims, puisqu’elle a rendu hommage à son panthéon littéraire, puisque dans sa poésie elle nous livre à chaque fois l’intime, nous attendons désormais qu’elle écrive le grand roman qui nous envoûtera, traversera, inquiètera.

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