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vendredi 21 décembre 2012

Marie-Noëlle Agniau « Temps bénit où fut sommeil » L’Arbre à paroles, Belgique, 2007



Avec ce nouveau recueil, Marie-Noëlle Agniau poursuit discrètement et opiniâtrement son labeur poétique (en parallèle avec l’écriture de récit ou d’ouvrage de réflexion philosophique), désormais très largement salué par la critique française et étrangère et continue à tisser des liens avec la Belgique, publiée une nouvelle fois par L’Arbre à paroles, et invitée de temps à autre par le Cercle de la Rotonde au Théâtre-Poème de Bruxelles. Une poésie qui se prête particulièrement à la lecture publique ou à l’interprétation, par l’auteur elle-même, qui affectionne cet exercice, ou par d’autres, comme le metteur en scène Michel Bruzat, la comédienne Camille Brunel ou, prochainement, dans une mise en scène de Jean-Paul Daniel. On sait bien que, depuis les origines, depuis les aèdes puis les troubadours, la poésie est « sonore », parole portée jusqu’à l’autre et c’est souvent le cas avec cet auteur.

            « Temps bénit où fut sommeil » apparaît comme la suite poétique la plus réussie de Marie-Noëlle Agniau, auteur trentenaire longtemps nomade et désormais ancrée en Limousin. « Ce qu’on raconte est une fête lointaine, des feux d’artifice par-dessus les toits, des torchons mouillés, pas de poches où mettre les mains, on se promène… » écrit-elle et c’est comme un résumé de son recueil, sorte de grande rumination de sensations rimbaldiennes, de sons, de sens, et de mots. Ici, la poésie se crée sous nos yeux et elle est en action : « Ta langue s’efforce dans un bol de farine, le vinaigre mélangé aux figues. » La poésie est une drôle de cuisine, un grand travail, même si parfois « du papier cru nous tombe des mains. » Marie-Noëlle Agniau est une collectrice d’épiphanies qui sait retrouver la pureté originelle, celle du biblique Roman de Tobie : « L’enfant partit avec l’ange et le chien suivit derrière. » Elle a retrouvé les temps d’avant le temps, comme Baudelaire avant elle : « Seulement voilà je partage le savoir des enfants. » Et ce savoir, celui de l’innocence, lui permet d’effacer la « paroi sur nos yeux » car la poésie dévoile et la poésie est un phare, comme celui d’Eckmühl. Le poète est vigie que la clarté habille. Le poème est conjuration avec la magnifique litanie dont chaque vers commence par l’injonction « doucement ». Le poète est celui qui entend que « Là tout au fond en arrière du monde, les voix se forment. » Il est celui qui voit les pavots s’effondrer et bien d’autres choses encore. Il est celui qui sait.

            Enfant avec sa « main à confettis », nature, terre, amour, sensualité, animaux, chien, loir dans la bibliothèque, vache (sacrée puisque la poète s’y compare), grillon, abeille, escargots vides, et même peluches… semblent concourir à une joie lucide, malgré la commémoration, incessante dans l’œuvre de ce poète, du frère Paul jadis disparu : « Je suis l’ombre des sœurs immobiles. » Et toujours, le jeu avec la langue, avec les mots, les assonances et allitérations, les innombrables figures de style, les vers péremptoires ayant force de prophétie, la richesse d’une écriture référencée qui donne du plaisir à chaque instant, semble nous raconter des histoires et notre histoire, l’histoire du monde depuis Jonas et depuis les temps anciens où les animaux parlaient le soir de Noël. Dans son sac, le poète rapporte des « débris de voyage ». Mais écrire est aussi une violence, est un acte violent, est un acte terroriste : « Ecrire, comme on se roule par terre, déposant là notre humanité. » Comme la foudre qui « éclate dans une assiette ». La voix de Marie-Noëlle Agniau porte – ceux qui le veulent sauront l’entendre.

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