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vendredi 21 décembre 2012

Nestor Burma et Paris



Nestor Burma est le célèbre détective créé sous l’Occupation par Léo Malet (Montpellier, 1909 – Châtillon-les-Bagneux, 1996), ami de Jacques Prévert et des surréalistes, par ailleurs auteur de poèmes, romans d’aventures, de faux policiers américains et d’une trilogie noire. L’écrivain estimait que le nom de son personnage, adapté à diverses reprises au cinéma, « claquait et faisait un tantinet baraque foraine. »[1]
            Inspiré par des promenades à travers la capitale avec son fils, Léo Malet a eu l’idée géniale d’écrire une série de romans policiers se passant chacun dans un arrondissement de Paris, qui fut baptisée Les Nouveaux Mystères de Paris et publiée par Robert Laffont. L’auteur connaissait bien Paris, en aimait l’histoire, depuis le Moyen Age, en particulier pittoresque et anecdotique, enrichie de quelques faits divers glanés dans les revues et journaux spécialisés. Il décida néanmoins d’aller s’imprégner de l’atmosphère des quartiers et de l’architecture afin de nourrir ses romans, qui fourmillent également de références littéraires et poétiques, cinématographiques et musicales[2]. La capitale des années 1950 – qu’il partage avec Boris Vian et les existentialistes et dont s’est emparé plus tard Patrick Modiano – n’était guère différente de celle des années 20 et faisait même parfois songer à celle du 19ème siècle – celle de Victor Hugo, de Balzac et de Charles Baudelaire. C’est sans nul doute ce qui fait le charme et le succès des enquêtes de « Dynamite Burma, le détective de choc ». On est même tenté d’écrire que l’intrigue des romans est presque superflue, que ce qui compte le plus, ce sont les pérégrinations de Nestor à travers un Paris désuet, empruntant les passages et les ruelles, découvrant les cours secrètes. Il visite la foire du Trône, la Cité des vins à Bercy, s’amuse à perdre son lecteur dans les brouillards du pont de Tolbiac ou sous les voûtes des réservoirs de Montsouris. En revanche, Malet n’a pas écrit sur le 7ème arrondissement (celui de la tour Eiffel !), confiant dans son autobiographie : « C’est un monde de diplomates et de militaires qui m’est complètement étranger. »[3] Et il s’est malheureusement arrêté au 17ème, n’écrivant pas à propos de Montmartre, Belleville et Ménilmontant, sur lesquels il y avait pourtant fort à faire. Burma n’a pas traversé le Père-Lachaise. Le Paris de Burma, c’est celui des photographes Doisneau et Brassaï, une ville pour laquelle les nouveaux habitants et les touristes du 21ème siècle se sont pris de passion nostalgique.
            Le Paris de Nestor Burma, c’est aussi celui d’une population elle aussi parfois disparue : jeunesse de l’après-guerre qui s’amuse dans les caves de Saint-Germain-des-Prés en dansant sur des accords de jazz, clientes des magasins de frivolités, russes blancs, escrocs en tous genres, chansonniers et fantaisistes, prêteurs sur gage juifs, spectateurs du Vel’ d’Hiv, prostituées du Bois, ouvriers et artisans, bouchers des Halles, starlettes posant dans des revues pseudo érotiques et jeunes filles de bonne famille du 16ème, journalistes et policiers. Le détective croise des personnages hauts en couleurs, se souvient d’affaires des temps jadis et des temps troubles de l’Occupation. Une population sans doute plus « déterminée » ou en accord avec l’arrondissement où elle vivait que celle d’aujourd’hui. Des gens que Malet a bien connus, lui qui, jeune anarchiste, « bouffa de la vache enragée », fut ouvrier ou crieur de journaux. Le Paris de Nestor Burma, c’est aussi celui des « minorités » : des Noirs et des Juifs (parfois caricaturés), des immigrés maghrébins venus travailler pour la prospérité de la France et dont Malet ne donne pas toujours une vision très reluisante. C’est une ville contemporaine de la guerre d’Algérie, dont les répercussions apparaissent parfois dans les romans, en toile de fond, comme l’Occupation imprégnait l’atmosphère des trois premières aventures de Burma – en particulier 120, rue de la gare (1943).

            Mais le drame pour Nestor Burma – et surtout pour Léo Malet –, c’est que le Paris des années 50 à 70 est celui des « Trente glorieuses ». C’est celui des démolisseurs, des promoteurs, qui ont totalement remodelé la capitale et fait pratiquement disparaître celle qui inspirait l’écrivain. Dans un entretien avec Hubert Juin en 1976 sur France culture, Malet a expliqué l’arrêt des aventures de son intrépide détective par la transformation des arrondissements qui le déroutait. D’ailleurs, l’écrivain a dû lui-même quitter la maison où il vivait et écrivait depuis 25 ans et accepter son transfert dans une H.L.M. Toujours à la radio, il s’est exclamé, à propos des travaux du front de Seine : « mort aux promoteurs ! ». Des modifications urbanistiques qui l’ont rendu très amer à la fin de sa vie.

            Certains ont qualifié Léo Malet d’auteur de « polars réactionnaires » prônant l’immobilisme de Paris ; c’est surtout l’un de ces écrivains piétons de Paris qui ont concouru à sauver la mémoire d’un patrimoine urbain aujourd’hui disparu, à contribuer eux-mêmes à construire la légende littéraire de la capitale, celle qui forge aujourd’hui encore son identité aux yeux de ceux qui l’habitent et la visitent. C’est bien pour cela qu’il est bon d’arpenter les rues aux côtés de Nestor Burma.



[1] L. Malet, La Vache enragée, Hoëbeke, 1988, p.175.
[2] L. Bourdelas, Le Paris de Nestor Burma, L’Occupation et les « Trente glorieuses » de Léo Malet, L’Harmattan, 2007. [Pour cette note et toute les informations non spécifiquement référencées.]
[3] La Vache enragée, p.224.

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