Le mardi à 18h05 sur 103.5

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vendredi 21 décembre 2012

Quatre femmes à l’épreuve du corps



Chambre blanche, de la chorégraphe bruxelloise Michèle Noiret (assistée de Pascale Gigon), est manifestement l’un des moments forts de la biennale Danse Emoi (Limoges) : un long moment de bonheur chorégraphique et esthétique – c’est d’ailleurs la moindre des choses que ces deux adjectifs aillent ensemble. Quatre magnifiques danseuses, Julie Devigne, Dominique Godderis, Shantala Pepe et Lise Vachon, dans la pleine maîtrise de leur corps et de leur art, offrent au spectateur conquis une série de situations et d’images entre jeu, séduction, domination, évitement, et gestes ordinaires. On se doit de saluer les costumes souples et élégants, noirs ourlés de mauve, vestes, de Patricia Eggerickx et les coiffures et le maquillage réalisés par Michelle Lemaire – les cheveux tirés en arrière donnant un air de sororité à ces femmes à la chevelure de couleur pourtant différente.
            La chambre blanche est close sur trois côtés de grands rideaux gris-bleu ; selon la chorégraphe, il s’agit ici de « l’Ouvert, comme dit Rilke, un nulle part sans négation. » C’est là que tout aura lieu, entre, avec, sous… une table rectangulaire blanche et des tabourets sombres, manipulés en permanence avec une inventivité toujours signifiante. Un espace ouvert, certes, en direction des spectateurs, un lieu d’où l’on peut sortir et où l’on peut rentrer, mais aussi un espace clos qui ne serait pas loin de la fameuse chambre jaune de Maurice Leroux. Mais pas de meurtre apparent ici, donc pas de détective, et d’ailleurs, pas d’homme. Une apparence de danger, parfois, à l’occasion d’un face à face, ou lorsqu’une femme se transforme en élégant félin à la démarche altière et menaçante. Michèle Noiret fait aussi référence à Virginia Woolf célébrant la chambre comme « un espace de liberté et de réceptivité ». Sur le plateau, quatre femmes dansent une – leur ? – histoire personnelle et racontent une histoire commune, celle, avant tout, de la féminité, de la femme éternelle, depuis les temps archaïques ; par moments, d’ailleurs, elles nous rappellent des pleureuses grecques ou siciliennes, ces femmes en noir des bords chauds et odoriférants de la Méditerranée. Parfois, il y a du rituel et du cérémonial dans cette chorégraphie précise et juste. L’espace d’un tableau, on joue aux jeux des chaises musicales avec facétie mais peut-être aussi cruauté ; l’espace d’une image, on envisage un ange faisant tinter une cloche dans la lumière blanche d’une église romane ; on accroche ou reprend un vêtement, pose une paire de chaussures. Aucun des gestes n’est ici inutile. Apogée du spectacle, tant visuelle que sonore et symbolique, incontestablement gothique : des dos sublimes et nus, alignés, ondulants, subtilement mis en lumière, comme tout le spectacle, par Xavier Lauwers (qui joue habilement des ombres, des éclairages et des couleurs), dans un bourdonnement incessant de mouches. Un moment intensément baudelairien, qui évoque les dos peints par Edgar Degas (Le Tub, 1886), qui savait lui aussi regarder les danseuses, un moment effrayant aussi, à bien y réfléchir, tant il annonce la corruption à venir de toute chair, aussi belle soit-elle. Autre vision rapide et forte : cette femme torse nu, dans le blanc, offerte et contorsionnée, objet de fantasmes, comme Les Demoiselles d’Avignon de Picasso ou les femmes des travaux photographiques et même cinématographiques des artistes japonais contemporains, comme Nobuyoshi Araki.            Tout au long de ce spectacle admirable, la créativité sonore et musicale de Todor Todoroff (Premier Prix et Diplôme Supérieur de Composition Électroacoustique en Belgique) et Stevie Wishart (prise de sons additionnels d’Aline Huber) se révèle puissante et évocatrice, d’une musique en apparence légère pour accompagner des flonflons de fête populaire, à des sons beaucoup plus graves ou intenses. Avec eux, le souffle ou les petits bruits divers sans être jamais anecdotiques, participent de la création d’un univers presque palpable à travers lequel entreraient littéralement les danseuses.
            Toutes les femmes, toute la féminité, sont bien dans ce spectacle qui nous renvoie vers nos propres désirs, questionnements, références artistiques et poétiques – ce qui en fait son incontestable richesse. Et l’on peut affirmer sans grandiloquence que l’on n’est pas loin du chef-d’œuvre !

            21 janvier 2010.

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