Le mardi à 18h05 sur 103.5

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samedi 28 décembre 2013

Big Bang ou la vie d'un professeur de philosophie à La Passerelle (Limoges)


 
Avargues, Avron, Bruzat
pour un spectacle intelligent, énergisant et drôle


            J’avais découvert Ma cour d’honneur, de Philippe Avron, au théâtre de La Passerelle à Limoges, et je m’étais alors intéressé à ce comédien et auteur jadis aperçu à la télévision. Un type intelligent et doué qui avait bourlingué, dans la vie et sur les planches (le TNP de Jean Vilar, c’est-à-dire le mythe), depuis qu’il était né en 1928 au Croisic, dans une famille de marins. Un type qui connaissait bien l’enfance et l’adolescence, aussi. Ce que l’on perçoit très bien dans le texte mis en scène avec brio par Michel Bruzat, hanté par des figures chères à Avron : Montaigne, Shakespeare, mais aussi Kant, Nietzsche, Bachelard, Bergson, Descartes, Pascal, Platon et quelques autres, sans oublier un chat qui se dandine et réfléchit (ô Baudelaire !) et un cheval des écuries de Bartabas.
            C’est Flavie Avargues – que l’on avait beaucoup aimée, déjà, ici, dans Antigone –, qui porte ce magnifique texte, lui prêtant son intelligence des mots et des gestes, sa beauté, son énergie, son talent de comédienne (mais aussi de mime qui sait jouer de tous ses muscles, de son visage, de sa langue). C’est un monologue comme les affectionne Bruzat, c’est surtout un dialogue entre un professeur de philosophie et sa classe – les spectateurs (enthousiastes) figurant même parfois les élèves, ce qui leur permet de se souvenir de ces enseignants – pas si nombreux – qui les ont marqués, qu’ils soient professeurs de philosophie ou d’une autre discipline. Dans L’enseigneur, de Jean-Pierre Dopagne, Bruzat et Flavie Avargues avaient raconté l’usure, la désillusion qui peuvent frapper ceux qui ont pour mission, pour passion, d’ouvrir les plus jeunes sur le monde et la culture ; ici, la pensée est vive, et le maître – malgré les contraintes du programme, malgré la visite de l’inspecteur, franc-maçon et sans doute très fier de ses palmes académiques, malgré la résistance, parfois, de ses élèves, malgré l’échéance du bac qui se profile, malgré la thèse qu’il n’achèvera jamais – est un éveilleur perpétuel, un philosophe en mouvement, un de ceux qui voudraient accompagner ses élèves sur le chemin de la connaissance. Il y a quelques années, Gilbert Pons – lui-même professeur de philosophie – avait réuni dans Portraits de maîtres (Editions du CNRS) des témoignages de professeurs de philosophie, de philosophes, à propos de ceux qui, justement, les avaient éveillés à cette discipline exigeante. Le texte de Philippe Avron brosse le portrait d’un enseignant que l’on pourrait croire idéal, qui provoque ses élèves – qu’il n’appelle jamais par leurs vrais noms mais par des surnoms plus ou moins pertinents (Dèmos ou Anaximandre, il y a pire) – tout au long de l’année de terminale, la seule où l’on « fait de la philosophie », pour les inviter à réfléchir en permanence. Cogito ergo sum. Il utilise pour ce faire des méthodes qui ne peuvent convenir à « l’Institution » (avec un I majuscule), ni même aux parents d’élèves, prompts l’une comme les autres à se méfier de ce qui pourrait transformer les chères têtes blondes en individus trop libres, peut-être même rebelles – ainsi n’hésite-t-il pas, comme le fit d’ailleurs vraiment un professeur de philosophie, à se mettre nu pour faire apparaître la vérité ; penser, c’est être sur un fil, comme un funambule. Car la philosophie, comme l’a si bien montré Montaigne, c’est (se) poser des questions, c’est échapper à l’habitude, à la coutume. C’est aussi aller à l’essentiel, en se débarrassant de tout ce qui encombre et pèse, comme le professeur tente d’en faire l’expérience en arrêtant d’enseigner, en partant au contact des pratiques zen, en triomphant de l’inutile pour accéder à une sagesse légère et essentielle qui le fait s’envoler pour rejoindre dans une très belle évocation d’autres philosophes vivants ou morts dans un empyrée merveilleux.
            Flavie Avargues interprète le professeur, ses collègues pas piquées des vers (Mesdames Plotin et Hommasse), ses élèves, quelques grands philosophes ou auteurs, et d’autres personnages encore (y compris une majorette aux différents âges de sa carrière), avec justesse, force et humour. Car le texte d’Avron est très drôle. Parce que le rire, comme le meurtre, est peut-être le propre de l’homme. Et dans la semi pénombre poétique de la scène, dans les lumières douces conçues par Franck Roncière, un univers propice à ce jeu est créé, sans qu’il soit besoin d’en faire trop : le crâne d’Hamlet est suspendu dans les airs (l’énigme constante de la mort), une lanterne colorée marque le temps, la fraise de Montaigne ponctue l’espace et le récit. Et comme depuis la nuit des temps, c’est-à-dire depuis que l’on inventa à la fois le théâtre et la philosophie, la magie opère, qui tout à la fois divertit et fait réfléchir. Nous avons retrouvé « la goutte initiale », celle d’avant le Big bang.

            Laurent Bourdelas
          

mardi 3 décembre 2013

Les "noyés" de Max Eyrolle


 

            En voyant les nouvelles toiles de Max Eyrolle, je songe à Saint-Pol-Roux, à son texte « Le Fol », paru, peut-être, dans La Rose et les épines du chemin : « Près d’un champ de lin en fleur, sur un tronc mort, je découvris, vêtu de sac, pieds nus, l’air d’un naufragé de la Vie, l’haleine en va-et-vient de scie, un homme aux regards vers ailleurs. » C’était à l’aube d’un siècle nouveau, comme nous sommes aujourd’hui à l’aube d’un siècle nouveau. Max Eyrolle peint lui aussi des formes allongées qui captent la lumière et pourraient être des troncs morts ou des naufragés de la Vie, comme le sont les femmes suicidées auxquelles songe parfois l’artiste lorsqu’il contemple les étangs, dans le souvenir d’une Ophélie bercée par la clarté de la lune. Naufragé de la vie comme le fut Ulysse que l’on imagine, dans l’un des tableaux, échoué sur une plage où l’attendent des sortilèges : corps allongé, semble-t-il, dans la lueur dorée d’un matin, dans l’infinité des gris satinés à force de couches épaisses.
            Coulures de couleurs, abstraction qui confine cependant à la figuration, formes ébauchées, maîtrise constante de la lumière, la peinture de Max Eyrolle laisse place à l’imaginaire de celui qui la regarde, elle ouvre sur les champs possibles de la poésie, sur le rêve éveillé. Ces corps doucement étendus ne sont peut-être, après tout, que des troncs emportés par une rivière et laissés là sur la grève : traces sombres, parfois, qu’approcheront sans bruit les loutres lorsque nous partirons. J’y vois encore les bois flottés, drossés sur la côte par l’action du vent, des courants ou des marées, car les gris du peintre sont peut-être moins calmes qu’il n’y paraît : et s’ils étaient, sans même qu’il le sache lui-même, des gris atlantiques ? Une peinture d’embruns, alors, de mouettes et de grande liberté salée.
            Travail admirable du peintre et du poète à l’écoute des vents, des brises, des vagues, des secrets liquides – Moesta et errabunda… et si la peinture de Max Eyrolle aidait à exorciser toutes les suffocations pour ouvrir sur « un autre océan où la splendeur éclate » comme l’envisageait Baudelaire ? Et si – spectateurs xylophages – nous cherchions à abolir les sortilèges dangereux de nos existences, à redonner vie aux arbres déracinés, à relever les corps allongés, pour retrouver des temps heureux enfouis sous les épaisses couches qu’étala le pinceau ou le couteau ?

            Mardi 3 décembre 2013

mardi 26 novembre 2013

Le Bloc, de Jérôme Leroy, Prix Michel Lebrun 2012, chez Folio policier

Jérôme Leroy, né en 1964, est l'auteur d'une vingtaine de livres. Le Bloc a été publié dans la Série noire de Gallimard puis, il y a peu, chez Folio policier. Celui qui était à l'édition 2013 de "Vins noirs", rue Haute-Vienne à Limoges en juin dernier, évoque souvent dans son oeuvre une société au bord de l'apocalypse, et c'est bien le cas dans ce roman où toute ressemblance avec le principal parti d'extrême-droite français et des personnes existant ou ayant existé est absolument volontaire. Mieux qu'un ouvrage historique, ce livre très documenté où sourd un angoissant suspense fait percevoir au plus profond et au plus intime ce qu'est sans doute le Front National, à peine déguisé ici en Bloc Patriotique - dont la nouvelle responsable, Agnès, aimait porter des pulls "bleu marine" à même la peau lorsqu'elle était jeune. Deux narrateurs se partagent le récit alternant présent et flash-back multiples: tandis que la France est à feu et à sang en raison d'émeutes meurtrières, les responsables du Bloc - dont Agnès qui a hérité la direction du parti de son père, après une tentative de scission menée par une certaine Louise Burgos - négocient avec le président leur entrée massive au gouvernement. Antoine Maynard, le mari d'Agnès, ancien prof de lettres, écrivain nostalgique d'un "avant" merveilleux (pas si éloigné d'Alain Finkielkraut dans son constat), très violent à l'occasion, devenu "fasciste à cause d'un sexe de fille", dit-il (celui d'Agnès), alors que sa vie aurait pu être toute autre (basculant peut-être vers une sorte de sainteté laïque) se remémore son itinéraire au Bloc au moment où il va sans doute entrer au gouvernement. Jérôme Leroy sait montrer un personnage à la fois plus nuancé qu'il y paraît - fascinant à certains égards - et sans scrupules. L'autre narrateur, son ami, peut-être une sorte de fils pour lui qui ne peut en avoir, est un ancien skin homosexuel chargé de former les forces spéciales du Bloc, celles qui interviennent pour effectuer les sales besognes. Stanko, qui se prend pour un Spartiate, un fils d'immigré polonais détruit par la crise de la sidérurgie dans le Nord, devenu meurtrier par désespoir, puis par conviction et obéissance aux cadres du Bloc - dont un ancien S.S. -, terrifiant de force et de résolution, plein d'un racisme déterminé. Au moment où se déroule le roman - même pas 24 heures - il est pourchassé par ceux qu'il a formés et qui ont l'ordre de faire disparaître tous les témoins gênants des horreurs commises par le Bloc durant ces quarante années où il a préparé son accession au pouvoir sous la férule de son vieux chef alors que l'économie puis la société française se délitait, perdant peu à peu le sens des valeurs républicaines. On songe à la "nuit des longs couteaux", à Visconti. Tout remonte à la surface tandis que se développe le double suspense de l'attente du résultat des négociations et celui de la chasse à l'homme: la violence et l'opportunisme des militants d'extrême-droite, leur absence de remords mais aussi leurs divisions provenant d'origines politiques disparates. Tout est saisissant de vérité et d'érudition et le lecteur ne peut lâcher le livre, même quand ce qui y est écrit devrait être indicible. La violence a une histoire, nous dit ici Jérôme Leroy, brillant romancier et analyste de la société qui ne cache pas les compromissions ou les lâchetés de la gauche bien pensante. Elle conduit souvent au pire: ici, l'après, ce sera soit la dictature, soit la guerre civile, les deux aimant à se nourrir l'une l'autre. 
En ces temps de progression continue de l'extrême-droite, voici un livre bien écrit qui aide à réfléchir.

samedi 5 octobre 2013

Heddy Maalem, Eloge du puissant royaume, Festival des francophonies, Limoges, 2013



            A priori – mais il faut essayer de ne jamais en avoir – je suis un inconditionnel des chorégraphies du franco-algérien Heddy Maalem. J’attendais donc avec impatience d’assister à Eloge du puissant royaume, qui tire son nom du KRUMP (Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise), danse (et philosophie, pourrait-on dire) née dans les ghettos de Los Angeles vers 1990. Marqué par les guerres de gangs, le trafic de drogue, les interpellations musclées de la police et les émeutes raciales de 1992, Thomas Johnson décide de créer le personnage de Tommy le Clown pour animer des goûters d'anniversaires dans les quartiers. Le clowning est appelé ainsi parce que chaque danseur se maquillait le visage. Il invente à cette occasion une nouvelle danse rapidement imitée par les enfants des quartiers: le clown dancing. En grandissant, certains d'entre eux développent une nouvelle forme d'expression en créant le KRUMP. Celui-ci va apparaître dans des clips de Christina Aguilera, Prodigy ou The Chemicals brothers puis David LaChapelle lui consacre le documentaire Rize en 2005. Aujourd’hui en France, ses adeptes, organisés en «familles», s’affrontent lors de battles endiablées.
            Pas étonnant qu’Heddy Maalem (avec la scénographe Rachel Garcia), dont j’avais tant aimé Le Sacre du printemps en 2004, s’empare à son tour du KRUMP avec quatre formidables danseurs venus des rues franciliennes : Jigsaw (initié à Los Angeles), Big Trap (membre du premier groupe de KRUMP français), Kellias (qui commença par la break dance), Spencer (danseuse d’abord formée dans des ateliers d’afro-jazz et de danse orientale) et Nach (formée au CND de Lyon). Vêtus de vêtements de rue (dissimulant à peine leur impressionnante musculature) et de baskets, ceux-ci sont les virtuoses d’un art pacifique très codifié, avec ses trois mouvements de base : Stomp : les jambes sont comme ancrées au sol qu’elles frappent régulièrement. Arm swing : les mouvements de bras peuvent s’apparenter à ceux d’un sport de combat mais les poings sont ouverts. Chest pop : la poitrine, portée vers l’avant, explose comme du pop-corn – la confiserie préférée des Américains. Quant aux visages, ils expriment diverses sensations, la colère, la provocation de l’autre, non pas rival de gang, mais de danse. Ici, il s’agit d’affrontements pacifiques, de décharge d’énergie pure, parfois inspirés aussi par des personnages de jeux videos ou de cinéma. Chorégraphié par quelqu’un qui débuta par la boxe et l’haïkido avant d’aller lui-même vers la danse – connaissant donc intimement ce dont il s’agit –, Eloge du puissant royaume est une réussite alternant solos, duos, et figures de groupe où excellent des artistes maîtrisant parfaitement leur danse.
            Mais Heddy Maalem, comme toujours, va plus loin : si toute la chorégraphie est ponctuée des mouvements du KRUMP, si elle s’achève bien par une final battle pleine de fougue, elle est aussi comme une histoire légère de toute la danse, des temps médiévaux puis baroques jusqu’à aujourd’hui. Et sans doute l’un des plus beaux moments du spectacle est-il celui où résonne le Kyrie – peut-être le plus magnifique chant liturgique catholique où l’homme demande à son Dieu de le prendre en pitié. Non seulement la danse de cet Eloge, à ce moment-là, est-elle un rappel que le KRUMP peut aussi être une louange ou un acte spirituel, mais elle permet à la créativité d’Heddy Maalem de rejoindre celle des sculpteurs de la statuaire médiévale, qui ne dédaignèrent jamais la représentation des acrobates (la figure du converti), celle des danseurs et des musiciens. Et le fait que ce soit dansé à Limoges, qui fut au Moyen Âge, avec l’abbaye Saint Martial, la capitale d’Europe occidentale de la musique liturgique puis des troubadours, ajoute au plaisir.
Ainsi, celui qui, depuis le début, interroge le corps et le cœur, celui qui médite sur l’art, la vie, la beauté et la mort, donne-t-il à voir ici, à travers une danse venue du ghetto, la quintessence de ce que doit être une chorégraphie contemporaine : à la fois puissante et légère, virtuose et énergique, alliant le geste et la souplesse, sachant utiliser le visage et le regard, évoluant du grand espace à celui plus réduit d’une simple enjambée. On demeure suspendu au souffle, à la sueur, aux palpitations de ces corps bien vivants, à la force de la musique, à la beauté ferme des corps. On rêve et on médite. On admire les danseurs. Et cela procure une joie intense – au sens où l’entendait Bernard de Ventadour.
           

samedi 31 août 2013

A la tienne, Serge Vacher!



            Voilà. Deux semaines après avoir pris sa retraite d’enseignant de l’Ecole publique, Serge Vacher, né en 1957, est mort en Espagne. Pour tous ceux qui l’aimaient – de près ou de loin, ce qui était mon cas – cela a été un grand bouleversement, et l’affluence à ses obsèques estivales, au milieu de la campagne limousine, a été la preuve de l’attachement qu’il suscitait. Serge était un gars du Plateau, d’Eymoutiers, du village de Larue – son nom même était la preuve d’une belle origine rurale – et cela se sentait dans trois de ses bouquins publiés par Après la lune : Lo cro do diable, Le ranch of Léon et Le blues de l’équarisseur (après un premier roman situé aux Coutures, quartier populaire en contrebas de la gare des Bénédictins à Limoges, ville où il s’était installé en devenant instituteur). Serge – grand connaisseur de la littérature policière (il animait avec talent La vache qui lit) – appartenait à ce courant relativement nouveau du « polar régional », en l’occurrence limousin, ce qui veut tout dire et rien dire : un polar est réussi ou non, qu’il soit ou non ancré dans une région. Après tout, dit-on que ceux écrits par le grand James Lee Burke sont « régionaux » parce qu’ils se passent dans la paroisse de New Iberia, en Louisiane ?
            Serge avait un véritable style, savait créer ce que l’on aime dans un bon polar : une ambiance, sans oublier d’instiller une vraie part sociale, éventuellement politique : critique de la gestion des réserves en uranium par les entreprises et les élus, des porcheries industrielles (et donc du capitalisme agricole productiviste), du nationalisme d’extrême-droite. Pas étonnant d’ailleurs lorsqu’on sait que Serge Vacher était un très actif militant syndical enseignant, toujours prêt à manifester contre ceux qui mettent à mal notre système éducatif ou s’en prennent aux acquis sociaux (ce qui a beaucoup été le cas ces dernières années…). Serge savait décrire la beauté du paysage limousin sans s’appesantir ; il savait dire le travail des paysans ; montrer les animaux, les prairies, la « montagne » limousine. A sa manière, qui valait bien, finalement, celle d’un Bergounioux ou d’un Millet – différente. Il connaissait les petites gens, petits agriculteurs, retraités, parlant la langue limousine qui fut celle des grands poètes médiévaux, habitués des bistrots ruraux qu’il agrémentait d’une jolie et solide tenancière. Il savait dire la convivialité des apéros ou des bons petits repas dans les arrières-salles et, lui qui aimait et pratiquait la musique, n’hésitait pas à parsemer ses textes de références à la country, au rock, que jouaient d’ailleurs certains de ses personnages. Ses enquêteurs, Bastien Lenoir (le vieux), Philippe Gonay (le jeune), assistés de Max Léobon – journaliste à L’Echo et grand séducteur de ces dames –, prenaient leur temps pour résoudre les affaires : le temps de boire un coup et plus, de s’attabler, de discuter, d’aimer. Des flics humains. Sa littérature était donc profondément humaniste, comme lui. J’ai beaucoup de tristesse à me dire que je ne lirai plus les énigmes concoctées par Serge, tant je les trouvais attachantes et originales.
            Serge aimait boire un bon coup, comme ses héros. Le vin roule de l’or a écrit Baudelaire qui savait de quoi il parlait. Le vin irrigue les polars de Serge Vacher et il réveillait son sourire. Avec d’autres, il avait créé Vins noirs à Limoges : des rencontres formidables, unissant auteurs de polars et vignerons. Tous ceux qui y participeront désormais n’oublieront pas de lever leur verre en mémoire de Serge, de son univers, de ses personnages. Il faudra d’ailleurs que l’on prenne le temps de lui organiser un bel hommage.
Et je sais qu’il m’accompagnera désormais lorsque j’arpenterai le Plateau de Millevaches ou les Monédières.

jeudi 27 juin 2013

Les subtiles Géologies de Pierre Bergounioux (Editions Galilée, 2013)



En quarante-sept pages denses, en un récit au style impeccable, parfois émouvant, où affleure l’humour, Pierre Bergounioux évoque une quête de l’identité régionale – et même locale – passant par l’étude du grès primaire qui accompagna sa lignée et son enfance de sa teinte et de sa texture particulières. Une nouvelle façon de parler de la province, de la périphérie rurale, une autre manière aussi de parler de Brive et de ses abords, et de lui-même, qui se destinait à l’enseignement primaire avant d’être orienté vers les bancs et l’internat du Lycée Gay-Lussac (avec des camarades délurés) à Limoges puis vers l’Ecole Normale Supérieure, échappant à ce que certains appelaient « l’étroitesse bornée de la vie rurale ». Sans doute cet élégant ouvrage trouve-t-il son origine dans une déception éprouvée à l’occasion d’un cours de géologie de quatrième, où il ne fut pas question de « la roche bise, friable » que les élèves avaient sous leurs pieds, ni de cette « passée claire qui jurait avec le sombre des galets » que l’écrivain avait remarqué non loin du pont Cardinal dans la Corrèze et qui constituait pour lui comme une énigme.
            Sur la planche 22 du Nouvel atlas classique de M. Fallex (professeur agrégé d’histoire et de géographie au Lycée Louis-le-Grand) et d’A. Gibert (professeur de géographie à la Faculté des Lettres de Lyon), paru chez Delagrave en 1955, que je conserve dans mon bureau, le Massif Central explose de couleurs vives à dominantes mauves (roches volcaniques récentes), roses (gneiss et micaschiste où sont Tulle et Limoges) et rouges (granite et porphyre). Brive se distingue dans son étroite bande orange (« terrains primaires ») à la lisière du Jurassique. Pierre Bergounioux attribue à ce paysage minéralogique (qu’il situe très précisément) la faculté de donner à ceux qui la fréquentent « certain penchant incoercible à la mélancolie ». Démarche pertinente et totalement contraire à la méfiance que l’on m’a enseignée en géographie à propos des propos de Carl Ritter, qui s’intéressa aux sociétés et à leur évolution à travers leurs liens avec leur milieu et parla même de « l’influence fatale de la nature » qui, certes, n’explique pas tout, mais peut avoir une influence considérable. Celle du grès environnant Bergounioux en faisait comme « l’otage du soir d’octobre ou de novembre qui avait pesé sur les morts, de leur vivant » ; un cliché en noir et blanc – des anciens que l’on retrouve dans une vieille boîte en fer blanc ou en bois ; un film d’avant la couleur. Une « anomalie gréseuse [… qui …] déteignait sur l’humeur. Elle lui communiquait, malgré qu’on en ait, un goût fané, comme éteint, un peu funèbre, rendait triste quand on n’avait aucun motif précis, positif de l’être. » Une mauvaise terre également, sur le plan économique, pour ceux qui tentent de la mettre en valeur – le prolétariat agricole limousin dont Georges-Emmanuel Clancier a si bien dit la souffrance dans Le pain noir.
Bergounioux a donc entrepris, depuis sa jeunesse (déjà sur la banquette arrière de la voiture paternelle), cette quête qui n’a rien à envier à la geste arthurienne – notamment lorsqu’il a le bonheur de découvrir « une hache polie, intacte, de serpentine verte, qui pointait d’un centimètre ou deux hors de l’argile retournée, sous des noyers. » Mais cette recherche, qui passe par des promenades géologiques marteau et burin à la main dans les parages paternels à l’occasion des vacances, est faite, comme toutes les quêtes, d’occasions manquées : un étudiant géologue dilettante avec qui Bergounioux s’engage politiquement mais à qui il oublie de demander les précisions qui auraient pu l’éclairer ; les frères Boyssonie – Jean et Amédée – ecclésiastiques de leur état, inventeurs du premier Néandertalien français à La Chapelle-aux-Saints (ce qui donne lieu à une réflexion drôlatique à propos du dénigrement du premier des… Limousins), aux cours desquels le jeune Pierre n’assiste pas puisqu’il est à la « laïque » ; un inspecteur des contributions directes halluciné et obnubilé par le cardinal Dubois (qui laissa presque son nom au pont briviste et de beaux souvenirs sous les traits de Jean Rochefort dans Que la fête commence). Le révélateur du Graal est un instituteur (comme voulait l’être l’auteur), Yvon C., qui identifie les cailloux pieusement recueillis par Bergounioux et surtout lui remet un ouvrage semble-t-il captivant de Georges Mouret, ingénieur, affecté en Corrèze au service hydraulique, au service de navigation, au service vicinal, enfin au service de la construction et de l'exploitation des chemins de fer en Corrèze et Dordogne, qui participa à la levée de la carte géologique détaillée et entra à la Société géologique de France dont il devient vice président en 1888. Ce fut aussi (surtout ?) le fondateur de la Société des Lettres, Sciences et Arts de la Corrèze et de la Société Archéologique et Historique de la Corrèze en 1878. Le livre donné à Pierre fut-il Études des gîtes minéraux de la France. Bassin houiller et permien de Brive. Fascicule I. Stratigraphie, publié en 1891 ? Ceux qui lisent les Carnets de notes de l’écrivain connaissent son goût pour ce type d’ouvrages… En tout cas, par-delà les années écoulées, il confirma, en quelque sorte, les intuitions poético-géologiques de Pierre Bergounioux, qui se résument en une phrase éclairante : « On est au monde et le monde en nous. Il n’existe pas de son côté ou pas du tout tandis que nous serions prisonniers d’un songe. »

***

            J’aurais bien envie – oui, je le ferai –, après avoir lu ces quasi cinquante pages, d’entreprendre aussi ma réflexion granitique de Limougeaud du gneiss et du micaschiste environné de granite et de porphyre (exactement comme les Bretons qui me semblent si proches). Il y serait question – sans doute – d’obstination et de vocation monastique. De souvenirs et de vieux manuels, inévitablement. De cartes et de promenades aux côtés d’un père amateur d’églises romanes et de châteaux-forts qui sut me transmettre ses passions. D’évasion, enfin, du déterminisme minéralogique car, ce que montre aussi le « s » à la fin du titre Généalogies de Pierre Bergounioux, c’est que l’influence de la pierre se nuance de bien des subjectivités. Et que, si la subtile démonstration de l’écrivain peut convaincre, on peut penser que cette mélancolie profonde (l’acedia médiévale ou le spleen baudelairien ?), ne vient pas du grès friable de Brive, mais bien de l’écrivain lui-même, désirant partir mais, parti, désirant toujours revenir.

mercredi 19 juin 2013

Battle Circus - le spectacle de l'atelier théâtre du collège Guy de Maupassant à Limoges

Il fait gris, orageux sur Limoges. Et donc chaud dans la belle salle théâtre du Lycée Léonard Limosin, au coeur de Limoges, où je ne suis pas revenu depuis mes épreuves du baccalauréat. Cette année-là, il faisait gris, orageux sur Limoges et, je ne l'ai pas oublié, un trompettiste joua sur la place durant toute mon épreuve de philosophie. Je repense donc à tout cela en allant vers le lieu du spectacle. Et aussi aux résultats de ce fameux bac que nous avons consultés sous la pluie sur des feuilles scotchées sur les vitres de notre vieux lycée Gay-Lussac - car à l'époque, internet n'était qu'un rêve.
Je viens ce soir voir d'autres (jeunes) élèves qui ont décidé - grâce à une professeur de lettres, Isabelle Cardona - de participer à un atelier théâtre au sein de leur collège; et cette simple idée est réjouissante, alors que se perdent progressivement le goût de la littérature, de la poésie, du théâtre et... de l'effort; car la pratique du théâtre est effort, particulièrement pour les jeunes élèves: effort de réflexion sur un texte, effort de mémorisation, effort pour maîtriser son corps, ses gestes, sa voix. Mais ce sont là des efforts qui libèrent, qui aident à la créativité, à la fantaisie, qui épanouissent - comme tous ceux nécessaires à l'art en général: musique, peinture, écriture... et il est à la fois louable et réjouissant de constater que malgré les nombreuses contraintes désormais inhérentes à leur profession, des enseignants aient encore le désir de favoriser cet épanouissement par la culture. Il faut dire qu'Isabelle Cardona a eu la chance, durant toute l'année scolaire, d'être épaulée par une excellente comédienne: Nadine Béchade. 
Le titre du spectacle - Battle circus - est aussi celui d'un film de guerre que tourna Richard Brooks en 1953 à propos de la Corée. Mais ce titre métaphorique convient aussi très bien au spectacle de l'atelier théâtre, qui affiche clairement une paire de gants de boxe sur son programme. Car, sous des dehors parfois humoristiques (avec une gourmandise lexicale se nourrissant de poésie, d'amusantes caricatures comme celle du pédopsychiatre et parfois de quelques mots grossiers qui font toujours la joie des jeunes qui les prononcent - car le théâtre doit aussi apprendre une juste transgression), une bataille est bien engagée sur la scène, inspirée par le montage de textes de divers auteurs, comme Ribes ou Jodorowski. Cette bataille est celle de la jeunesse en quête d'indépendance par rapport à ses parents - une génération d'adultes post soixante-huitards englués dans leurs propres problèmes d'immaturité sentimentale qui ne facilite pas l'éducation équilibrée de leurs enfants. Cette bataille est celle du temps qui passe et qui fait imperceptiblement basculer de l'enfance à l'âge adulte, avec ses révoltes et ses rêves de bonheur différent de ceux imposés par la famille ou par l'école. L'âge où l'on découvre l'autre et l'amour (drolatique scène des trucs pour séduire interprétée par Roméo Destruhaut-Pelletier et Arthur Godefroy).
Avec un décor simple, quelques cubes noirs à escalader (et l'on salue au passage la pauvre jeune fille qui joue malgré son pied immobilisé et ses béquilles!) et des rangs de chaises, les dix-neuf élèves (dont seulement trois garçons et donc seize filles enthousiastes, au premier rang desquels, peut-être, Dounia Brousse, très à l'aise) réalisent une belle performance, faisant à la fois rire et réfléchir les spectateurs. On se plait à voir certains élèves timides en classe se révéler pleins de fougues sur les planches. Entre chaque scène, un brouhaha de paroles, d'envies, de considérations, exprime tous les possibles et, lorsque la représentation s'achève, on regrette qu'elle ne dure pas un peu plus longtemps.
Que restera-t-il de cette expérience pour les élèves? Difficile de le dire pour le critique habitué au théâtre professionnel. D'abord, sans doute, une expérience partagée du plaisir de jouer avec les mots; de comprendre que la littérature est vivante et qu'elle dit tout de nos sentiments; peut-être l'envie de poursuivre - et l'on connait des vocations théâtrales éveillées par Isabelle Cardona à l'occasion d'autres ateliers. Une fierté des familles (et des professeurs) présents dans la salle. Le sentiment aussi - primordial - que tout n'est pas perdu. Philippe Léotard, cité sur le programme, disait qu' "il faut d'abord s'aimer soi-même pour faire l'amour à la vie", c'est bien ce que permet le théâtre - et l'art d'une manière générale. La preuve magistrale en était sur cette scène.

(Pour des raisons radiophoniques, il ne nous a pas été possible d'assister aux représentations des classes ULIS et SEGPA du même collège, dont on nous a cependant dit le plus grand bien).


vendredi 31 mai 2013

Un entretien de Philippe Baillehache avec Laurent Bourdelas à l'occasion de la parution de Ashes

Autoportrait de Laurent Bourdelas, cimetière de Pigerolles, Corrèze, hiver 2004.
 
 
Laurent Bourdelas, pourquoi dites-vous qu’Ashes est un recueil imprévu ?
Tout simplement parce que sa parution est le fruit de circonstances ! A l’occasion de l’adaptation de mon texte Sanc par le collectif Wild Shores, je me suis dit que ce serait bien que ce texte inédit soit disponible. Et je me suis aperçu que de nombreux autres poèmes inédits (de la période 2002-2012 environ) dormaient dans la mémoire de mon ordinateur. Il y avait donc matière pour un ouvrage assez consistant, anthologique.

Pourquoi est-ce L’Arbre à Trucs qui publie le recueil ?
Vous savez, publier de la poésie en France aujourd’hui (quand on n’est pas Michel Houellebecq) relève parfois du hasard, de la stratégie, des proximités ; certains sont très aidés, d’autres pas, pour des raisons qui m’ont toujours échappé – de toute manière, mes textes ont toujours été édités. Mon ami Jean-Pierre Siméon, le directeur du Printemps des Poètes, m’a fait le plaisir de m’écrire qu’il trouvait que ce recueil était bon. Je l’ai adressé à divers éditeurs et n’ai pas immédiatement reçu de réponse, ce qui est normal. Je l’ai finalement proposé à L’Arbre à Trucs qui produit également l’adaptation de Wild Shores… Peu de temps après, j’ai reçu un mail de l’éditeur belge L’Arbre à paroles qui me disait vouloir aussi publier mon recueil ! Ashes a été « prévendu » en partie par une souscription : il semble que ma poésie bénéficie de quelques amateurs ! Être à nouveau édité par une petite structure est rafraîchissant, après l’avoir été en 2011 par Stock puis en 2012 par Le Télégramme…

D’où vient ce titre ?
Du poète irlandais Seamus Heaney : Listen to the rain spit in new ashes. (« Ecoute la pluie cracher sur la cendre fraîche. »). Dans son recueil L’étrange et le connu (NRF). Par goût, je lis beaucoup de poètes celtes (comme Dylan Thomas, aussi), depuis l’adolescence. Ce vers m’a paru exprimer très justement l’esprit de ce recueil. Les cendres y sont en effet multiples. Ce recueil est pour moi une manière de pratiquer la Qeri'ah des Juifs, qui consiste à faire une déchirure sur le vêtement visible des personnes qui doivent porter le deuil. (Mardochée, apprenant le décret d’Haman d'extermination des Juifs, déchire ses vêtements et se couvre de cilice et de cendres, d’après Esther 4 :1). Ma déchirure vaut pour les Juifs et pour l’humanité entière.

Ce qui frappe, malgré la diversité formelle de certains textes, c’est la grande unité de ce livre, pourtant écrit sur une dizaine d’années, et sa teinte mélancolique, et même sombre…
J’en suis étonné moi-même ! Il y a de la tristesse à constater que l’humaine condition se définit grandement ou en partie, depuis l’origine, par la violence, le goût du meurtre et du sang. De L’Iliade à la Syrie. Certains philosophes – comme Alexis Philonenko – ont écrit à ce sujet. Cela nourrit aussi ma poésie, mais pas seulement. Il y a aussi l’amour, la paternité (double, pendant la période), l’histoire, les paysages – en particulier du Limousin et de Bretagne, deux pays qui pour moi se ressemblent, excepté l’océan.

Qu’est-ce que la poésie, pour vous ?
Quel vaste sujet ! J’en lis (et relis) et j’en écris depuis l’enfance ! Grâce à mes parents, mes instituteurs, certains de mes professeurs qui m’en ont donné le goût. Elle a accompagné toute ma vie jusqu’à présent, puisque j’ai aussi participé à la création et à la direction de revues (c’est un sacerdoce !) – comme la revue Friches, il y a tout juste 30 ans, à l’initiative de Jean-Pierre Thuillat, revue qui existe toujours. J’écris des critiques pour des revues, des journaux, la radio… Je la mets parfois en scène au théâtre… J’écris des livres au sujet des poètes (L’ivresse des rimes et sa suite à paraître)… Je vis avec une poète (de grand talent : Marie-Noëlle Agniau) dont j’ai aimé l’écriture avant de la rencontrer… à l’occasion du Printemps des poètes 2000. J’imagine donc que, d’une manière ou d’une autre, la poésie est vitale pour moi. Sous toutes ses formes. Même quand les poètes m’énervent – ce qui est fréquent.

Vous aimez citer Baudelaire, « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! »…
Comme beaucoup d’autres, j’ai aimé Baudelaire – et je l’aime encore. C’est un extrait du Voyage, dédié à Maxime Du Camp… Il est très riche. « Ô le Pauvre amoureux des pays chimériques ! » Le voilà, le poète, et c’est moi. Contemplant cette pauvre humanité comme de l’extérieur, mais lui appartenant pleinement. Le décalage paradoxal et éternel du poète !
Les chimères, les rêves, la fragilité, la sensibilité, les fugitives impressions. A-t-on encore le droit de les revendiquer ? Le gouffre au fond duquel je plonge, c’est moi-même, ma mélancolie, parfois la nostalgie. J’y puise la matière nécessaire (qui me surprend souvent) à l’écriture. C’est dans ce gouffre que j’ai puisé le texte inaugural du recueil, au départ simplement inspiré par la vision fugace de la Loire embrumée de blanc, en novembre 2010, de retour d’une rencontre avec Alan Stivell. Une seconde à peine et puis la matière à poème a fait le reste. Le nouveau, c’est aussi la dimension nouvelle donnée à certains de mes textes (La Calobra en 2008 ou Sanc aujourd’hui) par le travail d’adaptation sonore et visuelle, et plus encore, effectué par le collectif Wild Shores).
Propos recueillis par Philippe Baillehache pour L’Arbre à trucs

Pour commander le recueil: adresser un chèque de 13 euros (pour la France) à L'Arbre à Trucs, Villa Clio, 87 260 Vicq-sur-Breuilh.

vendredi 26 avril 2013

Escales en femmes inconnues, de Joël Alessandra

Les Editions Page 69 proposent à un public averti les belles Escales en femmes inconnues de Joël Alessandra, dont on retrouve avec plaisir trois constantes très appréciées dans ses autres albums: le goût pour les couleurs vives ou chaudes, celui des voyages et, bien sûr, celui des jolies femmes et de leur corps. Le narrateur est un dessinateur: "Mon métier c'est le dessin" annonce-t-il dès le début de ce bel ouvrage de 64 pages (le carnet, les esquisses, sont donc présents à de nombreuses occasions). Est-ce pour autant un récit autobiographique ou fantasmé? Au fil de ses voyages, il fait la connaissance de jolies jeunes femmes - modèles, prostituées, masseuse ou adepte de la cérémonie du thé - avec lesquelles il a d'éphémères et torrides relations. Les corps, féminins et masculins, les rapports, sont montrés de manière très réaliste, précise, envoûtante, excitante même. C'est d'ailleurs ici une ode à la diversité des origines: "Yéménites, somalies ou éthiopiennes. Grandes, minces, à moitié nues pour certaines sous la transparence des boubous. Insaisissables. Presque des mirages sortis tout droit d'un conte des mille et une nuits." Le narrateur aime le mystère, le plaisir d'une femme portant des bas nylon, celui d'une autre s'offrant tandis que le thé infuse. Il devient parfois le contemplateur (et même le sujet...) d'amours homosexuelles. Il est en route, de Rome à Pékin, en passant par Djibouti ou l'Ethiopie, sur les traces de Rimbaud. Bien que le propos ne soit pas le même que celui d'Hugo Pratt, on songe à Corto Maltese, à Eugène Delacroix, et à bien d'autres choses encore. Parfois même, le dessinateur devient modèle à son tour. Finalement, s'il fait l'amour avec ces femmes, c'est sans doute parce que sinon, "la couleur manque à notre désir", comme il l'affirme: ces aventures répétées donnent intimement et véritablement vie et chair à ses oeuvres. Et la sensualité ne s'arrête pas à celle des corps, elle est partout, par exemple "cette odeur familière de l'eucalyptus, de la galette d'Injera et du café que l'on fait griller sur le pas des portes..." Cet album suscite donc de variés et multiples plaisirs.

vendredi 12 avril 2013

"Rouffanche - Clancier, du pays et de l'exil", communication de Laurent Bourdelas au colloque Clancier, Bfm de Limoges, 11 avril 2013

Joseph Rouffanche dans son jardin (c) Laurent Bourdelas, 2001
 
 
           Je voudrais dire, au début de cette communication, combien je suis reconnaissant à ceux qui m’ont invité à la faire, et combien je me réjouis de cet hommage de la Bfm de Limoges à Georges-Emmanuel Clancier, enfant du pays. Lorsque Le Pain noir fut diffusé à la télévision, j’avais pour camarade de classe Agnès Clancier, petite nièce de l’écrivain, avec qui j’ai partagé les bancs du Lycée Gay-Lussac et qui est devenue par la suite diplomate et romancière. En 2003, Georges-Emmanuel avait bien voulu, aussi, préfacer mon exposition de photographies consacrée à notre rue commune d’enfance : la route d’Ambazac pour lui, devenue plus tard la rue Aristide Briand pour moi, dans le quartier de la gare des Bénédictins à Limoges – je précise qu’il fait partie des écrivains limousins reconnus et installés à Paris, comme Pierre Bergounioux, qui demeurent attentifs aux auteurs demeurant « au pays ».
En 2008, j’avais donné pour titre à l’un de mes livres, consacré à la littérature du Limousin : Du pays et de l’exil[1] ; il me semble que cette expression s’applique à merveille aux poètes Joseph Rouffanche et Georges-Emmanuel Clancier ; c’est pourquoi j’ai choisi d’en faire aussi le titre de cette intervention. Je vais proposer ici une ébauche d’étude – qui mériterait d’être développée – de ce qui a rapproché les deux hommes, mais aussi de ce qui diffère entre eux dans leur parcours, étudier quel accueil leur fut réservé comme poètes en Limousin, esquisser une première analyse du regard qu’ils portent sur l’œuvre de l’autre et conclure en essayant de dire en quoi leur poésie se rejoint ou s’éloigne.

            Observons en parallèle, pour commencer, le parcours personnel des deux hommes. Clancier naît en 1914 à Limoges, dans une famille limousine de paysans, d’artisans et d’ouvriers porcelainier, originaires de Châlus et Saint-Yrieix-La-Perche. Le père est agent commercial, après avoir été officier pendant la guerre. De 1919 à 1931, il fait ses études au Lycée Gay-Lussac à Limoges, comme boursier de l’Etat. C’est à l’âge de seize ans qu’il découvre la poésie – grâce à quelques professeurs et à un répétiteur normalien qui fait lire aux élèves Verlaine, Rimbaud ou Baudelaire[2] – et se met à en écrire, ainsi que de la prose. En classe de philosophie, la maladie interrompt ses études. Rouffanche est son cadet de huit ans, puisqu’il naît en 1922 à Bujaleuf, dans une famille de paysans et d’artisans. Son père est gendarme puis secrétaire de mairie. Il est élève à l’E.P.S. de Saint-Léonard-de-Noblat, lui aussi comme boursier de l’Etat. Il est ensuite élève-instituteur au Lycée Gay-Lussac, puis à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Limoges. Clancier se marie en 1939 avec Anne et vit à Paris où sa femme prépare l’internat des hôpitaux psychiatriques. Rouffanche épouse Yolande, institutrice, en 1948. Ils vivent en Limousin. Lorsque la guerre éclate, Georges-Emmanuel a 25 ans, Joseph 17. On connaît bien le parcours de Clancier durant celle-ci, à la fois ses études de lettres à Poitiers et Toulouse, ses rencontres avec divers auteurs et sa participation au comité de rédaction de la revue Fontaine, dirigée par Max-Pol Fouchet, qui publie à Alger les textes des écrivains de la Résistance – parmi lesquels Eluard – qu’il lui transmet clandestinement. Fontaine s’impose comme « le porte-parole de la résistance intellectuelle » (selon Louis Parrot), aux côtés de Poésie 40 puis de Confluences. En janvier 2012, dernier représentant vivant de la Résistance poétique, Clancier a témoigné sur France Culture à propos de cette épopée : « bombardements sur le maquis par la Royal Air Force des numéros de Fontaine avec les armes et les vivres, Rencontre de Lourmarin (1941) entre écrivains de la résistance, débats passionnés entre tenants d’une poésie de guerre et partisans d’une poésie qui n’a de cesse de chanter, même sous les coups, débat, encore, autour du numéro de Fontaine consacré à « La poésie comme exercice spirituel », livré en pleine occupation allemande… »[3]. Si, comme je l’ai montré[4], les deux guerres mondiales sont évoquées dans l’œuvre de Rouffanche, le jeune homme qu’il était alors ne s’est pas engagé, d’une manière ou d’une autre, durant le deuxième conflit mondial. Après la guerre, Georges-Emmanuel Clancier est chargé des programmes de Radio-Limoges, travaille au Populaire du Centre, fonde avec Rougerie et Margerit la revue Centres, puis s’installe à Paris en 1955 où il devient secrétaire général des comités de programmes de la Radio Télévision Française. Sa carrière d’écrivain est par ailleurs lancée : en 1970, il reçoit le prix des Libraires pour L’éternité plus un jour, reçoit l’année suivante le Grand Prix de l’Académie Française puis, en 1974, Serge Moati réalise Le Pain noir. En 1992, il reçoit le Goncourt de la poésie pour Passagers du temps. Je m’arrête là : cet itinéraire littéraire est bien connu. Joseph Rouffanche, quant à lui, devient professeur certifié de Lettres modernes ; au collège de Chasseneuil dans les années 1950, à Cognac, puis, à partir de 1961, successivement aux Lycées Gay-Lussac et Auguste Renoir à Limoges, jusqu’à sa retraite en 1982. Il participe aux comités de rédaction des revues Sources, de Gilles Fournel, Promesse puis O.R.A.C.L. de Jean-Claude Valin, rejoint la revue Friches de Jean-Pierre Thuillat en 1983, devient le « compagnon de route » des revues Analogie puis L’Indicible frontière que j’ai eu le plaisir de diriger entre 1985 et 2007. En 1985, il soutient à Paris X – Nanterre une thèse de doctorat d’Etat à propos de Jean Follain. Contrairement à Georges-Emmanuel Clancier, il n’écrit que de la poésie, publiée chez divers éditeurs, parmi lesquels Seghers et Rougerie. En 1951, Debresse publie son premier recueil, Les Rives Blanches. En 1958, son recueil Elégies limousines reçoit le Prix Saint-Pol-Roux ; en 1962, le Prix Anne Van-Qui pour Dans la boule de gui. Dans le jury de ce prix doté d’un million d’anciens francs : Georges-Emmanuel Clancier, qui écrit à son sujet dans Le Populaire du Centre du 23 juin 1962 : « …nous avons eu la joie de décerner le Prix […] à Joseph Rouffanche, ce poète limousin dont le talent plein de fraîcheur et de musique est bien digne du pays de Bernart de Ventadour et de Giraudoux. »[5] Philippe Soupault – également membre du jury – s’exclame alors : « Rouffanche, un nom qu’on n’oubliera pas. »[6] En 1984, Rouffanche obtient le Prix Mallarmé pour son anthologie Où va la mort des jours. Clancier était membre de l’Académie Mallarmé depuis 1978.
            Cette mise en parallèle pour montrer que dès les années 1930, et surtout après la guerre, Clancier fut dans un réseau que l’on pourrait qualifier trivialement de « porteur » : amical, parisien et médiatique, devenant d’ailleurs en 1976 président du Pen-Club français ou, quatre ans plus tard, vice-président de la commission française pour l’UNESCO. Rouffanche demeurant – par choix sans doute – en Limousin, certes correspondant avec diverses personnalités saluant son œuvre, comme Gaston Bachelard, Jean Cassou, Robert Sabatier ou André Beucler, mais ceci à distance. Et si Rouffanche est publié par René Rougerie – éditeur prestigieux et Limousin –, Clancier poète l’est, à partir de 1960, par le Mercure de France puis par Gallimard.

Si on regarde maintenant le sort réservé aux deux poètes en Limousin ou par des Limousins – hormis, pour Clancier, ce moment fort de communion régionale autour de l’adaptation du Pain noir par Serge Moati en 1974 –, il y a bien sûr la publication du Journal parlé de Clancier par Rougerie en 1949 (René en publiera deux autres, en 1952 et 1995), Rouffanche voyant son Deuil et luxe du cœur paraître chez le même éditeur en 1956, puis quatre autres en 1965, 1988, 2000 et 2004.
Il faut attendre la publication d’un numéro spécial de la revue Poésie 1, à l’automne 1980, pour qu’un hommage soit rendu, grâce à Jean-Pierre Thuillat qui collecte les textes et rédige l’introduction, à neuf poètes limousins contemporains, parmi lesquels Clancier et Rouffanche, placés dans une partie intitulée « Permanence du lyrisme ». Thuillat qualifie le premier d’ «exilé fidèle » et lui consacre dix pages, dont la présentation, un portrait photographique et divers textes dont aucun n’est inédit. Rouffanche a droit à huit pages avec trois inédits. En 1984, Clancier est au sommaire du n°5 de la revue Friches fondée par le même Thuillat. Rouffanche est pour sa part publié dans le numéro 7/8 puis dans le n°36, comme « grande voix contemporaine ». Vient ensuite, en 1997, l’anthologie de Joseph Rouffanche finalement publiée – après onze années de gestation dont je ferai prochainement l’historique – par Les Cahiers de Poésie Verte de Jean-Pierre Thuillat : 12 poètes, 12 voix(es), une anthologie critique précédée d’un essai pessimiste à propos de la poésie intitulé Une crise profonde. Les auteurs ici honorés sont – par ordre alphabétique – : Blot, moi-même, Clancier, Courtaud, Delpastre, Laborie, Lacouchie, Lavaur, Mazeaufroid, Peurot, Rouffanche – le poète se consacrant  64 pages à la troisième personne, ce qui fut diversement apprécié par la critique, par exemple Le Matricule des Anges[7], seules 39 pages étant rédigées à propos de Clancier. Je reviendrai plus loin sur le regard de Rouffanche à propos de la poésie de Clancier. Le dernier poète abordé dans le livre étant Thuillat. On peut noter également la participation, à partir de 1992, de Georges-Emmanuel Clancier à la revue des Amis de Robert Margerit dont il a été fondateur l’année d’avant avec Suzanne Margerit; dans son numéro 3, en 1999, la journaliste Danielle Dordet publie un entretien avec Clancier à propos de Margerit. En 2000, le numéro 4 évoque les souvenirs de jeunesse des deux écrivains, puis l’on retrouve Georges-Emmanuel Clancier au sommaire d’autres volumes, en particulier en 2004 comme poète étudié par Adelaïde Russo, de l’Université de Baton Rouge en Louisiane. Ce n’est qu’en 2007 que les Cahiers Robert Margerit s’intéressent à Rouffanche, avec un texte de Maryse Malabout. D’une manière générale, il faut d’ailleurs noter que les goûts de cette publication en matière de poésie sont plutôt « classiques » – le seul autre poète que l’on retrouve en dehors de Clancier et Rouffanche à avoir été salué par ce dernier dans son anthologie étant, dans le n° 14, de 2010, Alain Lacouchie, né en 1946. En 2008, le Centre régional du livre du Limousin publie un Guide de balades littéraires en Limousin – entre littérature et tourisme – qui propose notamment une promenade à travers les lieux de Clancier dans la région. En 2008 paraît mon ouvrage aux Ardents Editeurs, où je consacre une notice à ceux qui écrivent dans la famille Clancier : Georges-Emmanuel, Anne, Sylvestre, Jacqueline, Juliette et Agnès – ce qui me vaut d’ailleurs une belle lettre de remerciement de Georges-Emmanuel et une de Robert Laucournet, alors président des Amis de Robert Margerit – et je propose une autre notice consacrée à Rouffanche, que je range parmi les poètes « oiseleurs ». Un an plus tard, les Editions Alexandrines proposent une Balade en Limousin sur les pas des écrivains, coordonnée par le journaliste et poète Georges Châtain et préfacée par Claude Duneton. Cette fois, c’est le bibliothécaire et poète bellachon Pierre Bacle – lui-même publié par Rougerie – qui rend hommage à Clancier et Jean-Pierre Thuillat à Joseph Rouffanche – dont je livre pour ma part un portrait photographique devant les roses de son jardin à Landouge. Pierre Bacle note à cette occasion avec justesse que « c’est peut-être finalement sous sa forme lyrique que l’identité limousine de Georges-Emmanuel Clancier s’exprime avec le plus de force. »[8] Dans son analyse de l’œuvre de Rouffanche, Thuillat montre que le Limousin du poète « n’est pas celui, viscéral et charnel, d’une Marcelle Delpastre ou d’un Georges-Emmanuel Clancier […] Chez Rouffanche, nous sommes dans un pays en grande partie intériorisé. »[9]
En ce qui concerne les manifestations et hommages en Limousin, en 1966, le Centre Théâtral du Limousin organisa une lecture-spectacle d’œuvres de Rouffanche, et le recueil La Vie sans couronne fut présenté chez René Rougerie rue des Sapeurs à Limoges. En 1989, Laurent Chassain, du Chœur contemporain de Limoges, mit en musique un poème de Rouffanche à la crypte des jésuites de la ville, puis Michel Bruzat, ancien élève de Joseph au Lycée Gay-Lussac, mit en scène dans son théâtre de La Passerelle plusieurs textes sous le titre La cicatrice ne sait plus chanter. En 1991, j’organisai à la librairie Anecdotes de Limoges une rencontre autour de Joseph Rouffanche dans le cadre du festival des francophonies à l’occasion de la publication par Analogie du mémoire universitaire de Régine Foloppe consacré à l’émerveillement dans l’œuvre du poète[10] et c’est en avril 1999 que se tint un premier colloque universitaire consacré à Joseph Rouffanche, mais à la Bibliothèque de Bordeaux, grâce à Gérard Peylet, professeur à l’université de Bordeaux III. Trois autres ont suivi, le premier accueilli à l’Université de Limoges, consacré à « L’horizon poétique de Joseph Rouffanche »[11], s’étant tenu en juin 2011, sans toutefois la participation d’universitaires locaux comme intervenants. Les Amis de Robert Margerit ont pour leur part organisé des lectures d’extraits d’œuvres de Georges-Emmanuel Clancier et une soirée Georges-Emmanuel Clancier et Robert Margerit : une amitié indéfectible le vendredi 2 décembre 2011 à l'auditorium d'Isle.
Le samedi 25 mars 2000, dans le cadre du Printemps des poètes et en lien avec les Cahiers de Poésie Verte et la revue Friches, une soirée, qui réunit un public nombreux – dont Bernard Noël et Guy Goffette –, fut organisée à la Bfm de Limoges autour de Joseph Rouffanche et Alain Lacouchie, intitulée 2 œuvres, 2 lectures en regard, pour débattre du poétique, accompagnée par la flûtiste Elina Jeudi.
Dans une lettre qu’il m’adresse le 12 février 1987, où il fait le point sur le Comité d’Action Poétique qu’il préside et les difficultés rencontrées, Joseph Rouffanche écrit : « Tout échec de mon association […] nuit à sa crédibilité et me nuit personnellement. Clancier se décommandant la veille de sa rencontre-causerie-lecture pour raison de santé il est vrai, ça me met dans une situation impossible et ça porte un coup très dur selon moi à l’association. » J’en déduis donc – ce que m’a confirmé Jean-Pierre Thuillat – que le CAP et sans doute la revue Friches avait programmé la venue de Clancier pour une rencontre – ce dont je ne me souvenais pas.
En juin 2005, le Centre régional du livre en Limousin organisa une « Carte blanche à Georges-Emmanuel Clancier » dont Olivier Thuillas fut la cheville ouvrière. Ces sept jours en compagnie de l’écrivain et poète furent une occasion unique pour le public de découvrir ou redécouvrir son œuvre, ses goûts artistiques et littéraires et les lieux qui l’ont inspiré.
Rouffanche comme Clancier ont été à plusieurs reprises invités à « Lire à Limoges », Georges-Emmanuel déclarant, en 2009 : « Je serai encore le doyen du salon de Limoges ? J’aimerais plutôt en être le benjamin… »[12] A noter que Rouffanche a été surtout invité sur les stands des revues auxquelles il participait.
Les deux auteurs ont par ailleurs reçu la médaille d’honneur de la Ville de Limoges, Georges-Emmanuel Clancier des mains du maire Alain Rodet, sans doute en 1994, à l’occasion de ses 80 ans, à l’issue d’une adaptation du Pain noir au palais municipal des sports de Beaublanc, avec le groupe de musiciens et danseurs traditionnels L'Eglantino do Limousi[13]; Joseph Rouffanche en 2009, ici-même à la Bfm, des mains de Monique Boulestin, alors 1ère adjointe et députée de la Haute-Vienne, à l’occasion de l’hommage que j’ai organisé et auquel participèrent notamment, devant un public nombreux, soit en prenant la parole, soit en étant dans la salle : René et Olivier Rougerie, Gérard Peylet, Michel Bruzat, Paulo Barillier, de la galerie Res Reï, qui avait accueilli une lecture de Rouffanche en 1988, mais aussi les poètes Marie-Noëlle Agniau, Gérard Frugier, Alain Lacouchie, Jean-Luc Peurot ou Jean-Pierre Thuillat. Un adjoint au maire de Bujaleuf, commune natale de Joseph, était également présent.
           
            J’ai cité ce qu’avait déclaré Clancier à propos du recueil de Rouffanche Dans la boule de gui. Auparavant, à l’occasion de la publication d’Elégies limousines, il avait écrit à son compatriote : « J’ai retrouvé le chant émouvant de votre poésie, ce sourire entre joie et douleur qui l’éclaire, la présence sensible de la nature (en particulier de nos rivières, de nos collines). »[14] En 1965, dans le Magazine des Arts, Clancier rend compte de La Vie sans couronne, édité par Rougerie : « ce titre un peu mélancolique couvre de beaux poèmes où nous retrouvons les qualités de finesse, de pudeur un peu précieuse, de sensibilité musicienne que nous avons déjà aimées […] Des touches légères, une résonnance parfois verlainienne, un sens du secret, l’alternance d’impressions naïves ou spontanées et de paroles énigmatiques, voilà qui donne à la poésie de Joseph Rouffanche son pouvoir discret et sûr. »[15] Ces compliments sont-ils suffisants pour Rouffanche ? Dans l’étude qu’il consacre à Clancier dans son anthologie 12 poètes, 12 voix(es)[16], en 1997, il note d’abord qu’il s’agit d’une « œuvre considérable » avant de se demander dans sa conclusion « pour combien compte le poète dans la célébrité de l’écrivain G.E. Clancier. Des signes toutefois induiraient à penser que l’œuvre poétique saluée unanimement par la critique de nombre de poètes qui comptent, est largement méconnue, y compris et peut-être surtout en Limousin, le terroir natal. » Rouffanche exprime plus loin un discret regret en écrivant : « Clancier semble incontestablement un homme de l’amitié, du moins si l’on s’en réfère à ses essais sur la poésie et au nombre de dédicataires de ses poèmes […] On l’aura remarqué, pas un poète de la province natale aimée. » Rouffanche aurait-il souhaité en être ? En tout cas, à ma connaissance, lui-même n’a dédié aucun de ses poèmes à Clancier, bien qu’il regrette dans son anthologie que les poètes limousins dont il parle ne l’aient pas fait non plus, parlant de « mélange de retenues excessives, de négligences réitérées […] sans négliger le fossé des générations. »
Dans sa notice à propos de Clancier, Rouffanche écrit qu’ « il faudrait les dimensions d’une thèse pour prétendre rendre compte des richesses de cette œuvre considérable » – rappelons qu’il a consacré la sienne à Jean Follain. Clancier lui-même a évoqué ce poète dans son essai La poésie et ses environs[17], où il s’intéresse aussi à Hugo, Mallarmé, Verlaine, Reverdy, Bousquet, Supervielle, Frénaud, Guillevic, Tardieu, Ponge, Bonnefoy, Jouve et Queneau. Lorsque on lit la thèse de Rouffanche, on constate que Clancier y est cité quatre fois : la première pour écrire qu’il relève chez Follain, comme Rouffanche, l’importance de l’image féminine[18] ; les trois autres dans la conclusion, à propos surtout du temps, de la mémoire et de la nostalgie. Un même intérêt, et plus encore, donc, chez Clancier et Rouffanche, pour le poète Jean Follain et la manière de dire ou d’estomper le temps en poésie. Gérard Peylet a mis en parallèle l’écriture du passé et de l’enfance dans les proses de Jean Follain et les poèmes de Joseph Rouffanche[19]. Rouffanche cite aussi Follain lorsqu’il s’agit d’évoquer la poésie de Clancier.
La méthode choisie par Rouffanche pour présenter les auteurs présents dans son anthologie consiste en un entremêlement subtil et serré entre citations de critiques, de lettres, de témoignages, d’autres poètes et commentaires personnels – Elodie Bouygues en a très bien analysé le propos et le fonctionnement[20]. Il observe que dans les précédentes anthologies de poésie écrites par Rousselot, Brindeau ou Sabatier, ce sont Clancier et lui qui sont le plus cités des poètes limousins, Georges-Emmanuel se taillant « normalement, légitimement, la part du lion », pour reprendre son expression. Rouffanche voit en Clancier un « poète de l’indignation, de la protestation, de la révolte, de la nostalgie, de l’ardente mélancolie et de la célébration, grand chantre limousin de l’amour de la femme… ». En le lisant, il songe aussi à Baudelaire, à Rilke.
Il faut noter que dans cette lecture croisée Clancier-Rouffanche, Anne Clancier a sa place. En effet, l’épouse de Georges-Emmanuel, psychanalyste, s’est interrogée en septembre 2000 à propos du « mythe personnel » de Joseph Rouffanche, qu’elle a cru repérer dans son poème « Fantôme à la rivière », paru dans Les Rives blanches en 1951[21]. Selon elle, ici serait la matrice de l’œuvre à venir, avec la présence des sens, des éléments, de la flore et du bestiaire, et surtout celle du temps. Anne Clancier note encore la fréquence de la couleur blanche dans l’œuvre de Rouffanche, et celle de la neige en particulier – très bien étudiée par ailleurs par Joëlle Ducos[22] -, neige de l’enfance, blanc de la page qui reste à écrire. Elle souligne enfin l’importance d’un mythe du Paradis terrestre : « C’est un paradis perdu, dont on a la nostalgie, et qui sera recréé dans et par l’écriture. »
Il convient enfin de remarquer que jamais – sauf erreur de ma part –, dans les actes des quatre colloques consacrés à Joseph Rouffanche, les différents intervenants – qui citent nombre de poètes et même de philosophes – n’établissent de parallèle avec la poésie de Georges-Emmanuel Clancier, même si, bien sûr, on pourrait sans doute trouver des convergences. J’ai toutefois fait brièvement exception dans ma communication sur le bestiaire de Rouffanche en évoquant des textes de Clancier sur la pêche et les couleuvres[23].

J’ai déjà évoqué l’importance capitale – bien étudiée par ailleurs – du temps, de la mémoire et, sans doute, d’une certaine nostalgie – commune aux deux poètes (Clancier parlant de nostalgie qui fascine). Dans les deux cas, donc, présence de l’enfance, l’un des thèmes très présent dans le reste de l’œuvre de Clancier à travers ses romans et ses récits autobiographiques (dans Le paysan céleste : « enfance rejaillie »). Enfance et jeunesse où la guerre est bien sûr présente, peut-être d’autant plus chez Clancier, en raison de son âge. Chez Clancier, indignation et révolte, dénonciation de « La guerre faite à l’homme/Par la bête à tête d’homme » dans Oscillante Parole (1978). Selon Rouffanche, « Clancier est un humaniste, un être fraternel sans frontières, par nature et par mission, laquelle semble bien procéder d’une vocation. D’où sa commisération pour les humbles, les exploités […] les méprisés, souvent innocentes et nobles victimes sans nom. » Une thématique qu’on ne retrouve pas, à mon avis, chez Rouffanche. Présence, en revanche, chez les deux poètes, de la femme, « toute promesse et offrande, clef d’accord et d’harmonie, territoire préféré du songe » toujours selon Rouffanche parlant de Clancier, qui voit en lui « l’un de nos poètes majeurs de l’amour ». Femme réelle et femme-poésie – peut-être plus encore chez Rouffanche que chez Clancier.
Et, bien sûr, chez les deux poètes, inspirations limousines – parfois nourries de souvenirs médiévaux, jusque dans les références communes au Trobar Clus –, mais ouvertes sur l’universel (Clancier écrit : « J’ai touché terre où surgit le monde »). J’ai cité Thuillat qui parle à propos de Rouffanche d’un pays « en grande partie intériorisé », il précise même « hautement réinventé ». Selon Pierre Bacle, «il semble que le sentiment fort d’unité qui se dégage de l’œuvre plurielle de Georges-Emmanuel Clancier provienne de cet enracinement profond au pays qui, précisément, autorise toutes les aventures dans le monde comme dans l’écriture »[24]. Si le colloque Rouffanche de 2000 avait pour titre « un poète entre terre et ciel », n’oublions pas que dès 1943, un recueil de Clancier s’appelle Le paysan céleste. Et dans ses poèmes[25], un paysage, un univers limousin est présent tout au long de l’œuvre, dont je cite volontairement des mots revenant plus ou moins souvent au fil des recueils : collines, oiseau des forêts, chevaux, chemins, herbe des lisières, prairie, landes, serpents, neige, fleurs des champs, eau vive, feuillardiers, bergères, labours, villages, forêts, terre, parfums de campagne, gel, aubépine,  pâquerettes, pies et poules, pommes, fontaines, sources, rivières et vallées, lacs, campanules, boutons d’or, vaches et taureaux, grenouille, bourdons, roc, granit, bruyère, rives, peupliers, mousse, humus, noisetier et hêtre, caves et granges, blés, écureuils, vignes, fourré, blé, grains et ivraie, loup, bœufs, abbayes, vergers et jardins, lilas, écolier de Bellac, châtaigniers, laines – je m’arrête là.
Univers limousin consacré aussi dans les Nouveaux poèmes du Pain noir, où il est question d’un « pays de douceur et de majesté. » Ailleurs, Clancier évoquant une « province fabuleuse doucement mesurée d’ailes. » Mais aussi univers industriel, avec l’ouvrier de la porcelaine, ou, lorsqu’il parle de cette route d’Ambazac que nous avons en partage : « ce faubourg noir de charbon au long des rails ». Eden de l’enfance mais aussi univers idéal troublé par le surgissement de la barbarie, par exemple à Oradour-sur-Glane. Je ne referai pas le même exercice pour Rouffanche, mais il donnerait le même résultat : Eden naturel de l’enfance pour nourrir la poésie. Dans un cas comme dans l’autre, sans doute, Terre-Mère où sont dispersées les cendres de l’enfance.

En conclusion de cette première ébauche d’étude comparée, je voudrais (re)dire combien Georges-Emmanuel Clancier et Joseph Rouffanche sont les deux poètes limousins majeurs – l’un de l’exil, l’autre du pays – d’au moins la première partie du XXème siècle, que je fais aller jusqu’aux années 1960 ; sans doute faudrait-il ne pas oublier Marcelle Delpastre. La poésie des deux se nourrissant d’ailleurs de cet univers provincial idyllique de l’enfance, plus tard bouleversé par les guerres. L’un comme l’autre ont une œuvre lyrique puissante et figurent incontestablement – même si Rouffanche demeure moins connu nationalement et si c’est plus lui qui a les yeux tournés vers son aîné – parmi les meilleurs représentants de ce style poétique hérité d’ailleurs des poètes limousins médiévaux.
Je voudrais dire aussi combien, comme poètes (et bien sûr comme écrivain pour Clancier), ils ont contribué aussi à la fabrique de l’identité régionale limousine qu’étudient aujourd’hui les historiens et qui revêt divers aspects. Michel Kiener a montré comment on avait, en quelque sorte, « inventé » le pays limousin entre 1850 et 1950[26], en valorisant par exemple les « ruines, rocs, gorges sauvages et cascades, Millevaches âpre et romantique, villes aux relents de Moyen Âge », puis, plus tard, dans les années 80, le « petit patrimoine » : « bonnes fontaines, fours et clédiers, lavoirs, croix de carrefour » - autant d’éléments, de lieux, que l’on retrouve dans l’œuvre des poètes Rouffanche et Clancier, sans parler des multiples références à l’histoire ancienne ou contemporaine. Pas étonnant donc que Georges-Emmanuel soit présent sur le site touristico-littéraire Géoculture donnant à voir le Limousin envisagé par les artistes – avec 11 occurrences –, plus surprenant en revanche que Joseph n’y soit pas encore, mais ce n’est plus sans doute qu’une question de temps !
Enfin, que l’on me permette d’oser cette proposition à propos de mon illustre prédécesseur sur les bancs du Lycée Gay-Lussac : qu’un jour cette belle médiathèque de Limoges porte le nom de Georges-Emmanuel Clancier…

Laurent Bourdelas

Derniers ouvrages parus : L’Ivresse des rimes (Stock, 2011, Prix Jean Carmet), Alan Stivell (Editions Le Télégramme, 2012).


[1] Les Ardents Editeurs, postface de Pierre Bergounioux.
[2] A. Mounic, Entretien avec Georges-Emmanuel Clancier, « passager du temps », 28 septembre 2008, site temporel.fr
[3] Site de l’émission « La Fabrique de l’Histoire », d’Emmanuel Laurentin, sur le site de France culture, 10 janvier 2011.
[4] « Présence de l’histoire dans l’œuvre de Joseph Rouffanche », in L’horizon poétique de Joseph Rouffanche (direction : Elodie Bouygues), PULIM, 2011, p. 30-33.
[5] Cité dans J. Rouffanche, 12 poètes, 12 voix(es), Cahiers de Poésie Verte, 1997, p. 426.
[6] Texte de 4ème de couverture de J. Rouffanche, Dans la boule de gui, Grassin, 1962.
[7] T.G., « 12 poètes, 12 voix(es), de Joseph Rouffanche », in Le Matricule des Anges, n°23, juin-juillet 1998.
[8] « Clancier, une présence, des évidences », in Balade en Limousin sur les pas des écrivains, Editions Alexandrines, 2009, p.230.
[9] « Joseph Rouffanche entre terre et ciel », in Balade en Limousin…, p. 247.
[10] « Joseph Rouffanche », Analogie, n°24/25/26, Limoges, 1991.
[11] PULIM (direction Elodye Bouygues), 2011.
[12] Supplément au Populaire du Centre du 3 avril 2009, p.25.
[13] Je remercie Valérie Lavefve et Olivier Thuillas pour leurs informations, ma mémoire ayant été défaillante.
[14] Cité sur la 4ème de couverture de J. Rouffanche, Où va la mort des jours, ORACL – édition, 1983.
[15] Idem, p. 441.
[16] p. 153 à 176, où nous puisons les citations ou analyses.
[17] Gallimard, 1973.
[18] J. Rouffanche, Jean Follain et la passion du temps, Rougerie, 2001, p. 289, et, pour les autres références : p. 465, 473, 477.
[19] in L’horizon poétique de Joseph Rouffanche, Pulim, 2011, p. 35.
[20] « La poésie comme état critique de la langue », in L’horizon poétique de Joseph Rouffanche…, p. 61.
[21] A. Clancier, « A l’orée de la poésie Le mythe personnel de Joseph Rouffanche », in Joseph Rouffanche et la poésie post-surréaliste : un poète entre Terre et Ciel, Eidôlon, Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, n°56, septembre 2000, p. 179.
[22] « Mais où sont les neiges d’antan… », in Joseph Rouffanche et la poésie post-surréaliste…, p.135.
[23] « Le cœur animal. Bestiaire de Joseph Rouffanche » in L’espace du cœur dans l’œuvre de Joseph Rouffanche, Edidôlon, Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, n°76, mars 2007, p. 129.
[24] Balade en Limousin…, p. 231.
[25] Les poèmes cités sont extraits de Le Paysan céleste suivi de Notre part d’ombre et d’or, Poésie/Gallimard, 2008.
[26] « Aux sources de l’Amour : L’invention du pays limousin 1850-1950 », in Le Limousin, pays et identités (coll.), Pulim, 2006, p. 326 à 347.