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mercredi 16 janvier 2013

Avec Poésie-journal 1956-2010, Georges Châtain se rappelle à nous en vrai poète




Journaliste indépendant, responsable du supplément culturel du quotidien limousin L’Echo, auteur de divers documentaires télévisés (dont un superbe consacré à Willy Ronis), auteur de divers ouvrages dont un d’entretiens avec l’ancien ministre communiste Marcel Rigout, Georges Châtain apparaît dans ce recueil anthologique édité par Le bruit des autres comme un poète à l’œuvre belle, puissante et engagée.

            Deux bornes pour ce recueil de plus de 130 pages fort bien imprimé : 1956 – 2010. La dernière, disons que c’est le moment où il a fallu s’arrêter et confier le livre à l’éditeur. Mais 1956, ce n’est pas rien ! D’abord le moment où le jeune hypokhâgneux du Lycée Gay-Lussac à Limoges – lecteur de poésie – va faire le choix d’écrire. Surtout une année où des évènements se produisent un peu partout dans le monde qui intéresseront (ou concerneront) Georges d’une manière ou d’une autre : la naissance du mouvement des pays non alignés, les combats pour la décolonisation en Afrique Noire, l’indépendance du Maroc, mais la guerre qui s’intensifie en Algérie, avec le rappel des réservistes, et tout le reste, le débarquement de Fidel Castro à Cuba avec le Che – « Liberté voilà Cuba t’a sortie du bordel » croit pouvoir espérer le poète. 1956, c’est aussi l’année où l’Université d’Alabama est contrainte d’accepter sa première étudiante noire et celle où les Etats-Unis décident d’aider les régimes qui se sentiraient menacés par une agression communiste. 1956, c’est Krouchtchev, mais c’est encore les chars et les avions soviétiques qui écrasent les insurgés de Budapest et la répression qui s’abat. En Espagne, c’est toujours la dictature de Franco. Normal, alors, que Georges Châtain se souvienne de Robert Capa : « la rafale tranche en plein mort butineuse la tête dalhia rouge du soldat de la liberté brigade garibaldi ». La mort du soldat Federico Borrel Garcia, à Cerro Muriano, du côté de Cordoba, est aussi dans l’œuvre d’Eugénie Dubreuil qui illustre la couverture, comme ce portrait de femme, comme les voyelles colorées de Rimbaud, comme les lettres arabes. L’Espagne de Franco, c’est l’Espagne de Grimau, le dirigeant clandestin du Parti Communiste en Espagne, torturé, défenestré, puis finalement fusillé : Léo Ferré chante Franco la muerte, Châtain attend les temps de délivrance où « Julian Grimau ce jour-là sera/plus vivant que les vivants mêmes. »
            Quatre recueils, ici rassemblés, parus de 1968 à 1974, dont deux chez l’éditeur Pierre Jean Oswald ; et d’autres textes épars, publiés avant de ci de là. Un titre juste et trompeur à la fois : Poésie-journal, des poèmes écrits par un journaliste, très souvent en prise avec l’actualité, mais avant tout des textes écrits par un poète véritable, qui sait jouer avec les mots, leur rythme, leur musique, même – surtout – lorsqu’il faut dire les souffrances du Vietnam : « Enfante éclatée viande chaude/joue rôtie peau gaspillée fille/éventrée par la queue du légionnaire belle/auréolée d’aciers convergents/l’orgasme des lance-flammes/force les matrices torturées ». On pourrait rapper ça, non ? Quoi de plus puissant – depuis toujours –pour dénoncer et démasquer la barbarie que la poésie ? Etat-civil – paru en 1968 – fait penser, bien sûr, à Pablo Neruda. « Les loups ne renient jamais leurs crocs […] Camarades ne/quittons pas l’écoute. » écrit le compagnon de route du Parti Communiste algérien des premières années d’indépendance. Neruda donc, mais aussi Eluard et Aragon. Et puis Pablo Picasso. La révolte (« poings poussent drapeaux rouges entre murailles muettes »). La peinture. Aix-en-Provence, un amour disparu, le souvenir quand même de Paul Cézanne. Et au centre du recueil, ce texte (1974) en horizontal et en vertical – ce qui dynamise la lecture – pour accompagner des œuvres de Joël Desbouiges, ici reproduites en couleurs. L’artiste (né en Limousin en novembre 1950 dans le bureau de poste de Mailhac-sur-Benaize, dont le blason est un dolmen d’or…) sortait alors de son compagnonnage avec Claude Viallat et se préparait à enseigner la peinture. Desbouiges a peint douze grandes toiles, aux couleurs du drapeau français, donnant à voir des massacres ; silhouettes identiques (l’humanité est là), entassées comme à Auschwitz, entremêlées dans la mort. Le texte de Georges Châtain accompagne et répond en évoquant la violence naturelle des animaux et des hommes, l’esclavage et la guerre inhérents à l’espèce humaine : ici on dénonce la barbarie de Pinochet et de ses sbires après le coup d’Etat de 1973 (Jara et ses pauvres mains coupées) et celle des Américains au Vietnam – les toiles surtout rappellent le génocide des Juifs et des Tziganes, le texte cite les fours crématoires IG-farben (il aurait aussi pu dénoncer les morts du goulag et les cadavres s’entassant des purges staliniennes). L’assassinat en masse des enfants, la mort de Desnos à Terezin.
            En 1971, Châtain écrivit aussi un Projet de monument pour le centenaire de la Commune de Paris. Le dictionnaire (j’ai sous les yeux le Larousse de 1913 de mon arrière grand-père) précise bien qu’il s’agit d’une « première rédaction » : un work in progress si l’on veut, avec cette inquiétude : « je suis le seul encore vivant les copains ? ». Le texte alterne les souvenirs de 1871 et le présent, les luttes des ouvriers, les luttes contre la mafia, contre Franco, contre la finance, le marché de l’or et la bourse, toutes les luttes ou presque. Contre la France coloniale à Alger – et cette lutte passe aussi et toujours par le Verbe : « avec l’image des amis les mots des amis l’esprit du vin ». « Le souvenir [des] martyrs [de la société nouvelle] vit pi-eu-se-ment dans le grand cœur de la classe ouvrière ». Car il est question ici, dans tout Poésie-journal, on l’aura compris, de la lutte des classes, des camarades, des bolcheviks, de Lénine, de la longue marche et de la « vertu révolutionnaire ». Il y a le souvenir des assassinés de Charonne, obituaire en hommage à ceux qui manifestaient contre l’O.A.S. et la guerre d’Algérie et furent tués par la police de Maurice Papon. Il y a la C.G.T. Et Guy Moquet et Maurice Audin et tous les autres. Des « grèves épopées aux conclusions futures ». Mais jamais rien, dans le style, qui pèse.
            Dans ce recueil anthologique, aussi, un petit bijou minéral et poétique : Granite (1974), mélange abouti entre écriture et minéralogie et géologie : « calvaire stonehenge nuit de noël/oh solstice juste/pour cette nuit l’unique la pierre servière s’ouvre sur ses/trésors les menhirs deviennent impubères et vierges ». Georges Châtain convoque ici la science et la création, l’histoire et le souvenir d’Empédocle, le défenseur de la démocratie qui se serait jeté dans la fournaise de l’Etna. Mais à la fin, huit lignes pour dire la mort d’un amour.
            Livre riche et puissant de Georges Châtain : on y lit beaucoup d’autres choses. Paris, les bistrots, le vin, la fraternité, les conversations d’arrière-salle. La femme, l’amour : « Tu dis : N’incendie pas la chambre elle ne répondrait plus de rien ». Et encore : « L’amour est venu cette nuit par le métro aérien Nation-Etoile/bardé de constellations ruisselantes ». Voisinages de Jacques Prévert. Un autre poème pour Eugénie Dubreuil : « Nous tomberons longtemps vers le soleil ». Marilyn Monroe suicidée : « Là tu l’as bien percutée la blessure en plein vol ». Parfois, dans le style, un parfum de pataphysique : « Gustave Trouduc/inventeur du solfège à vapeur du dépendeur/d’andouilles/bienfaiteur de la commune de l’humanité ». Humour donc, un peu. Le jazz de Charlie Parker. Le grand poète limousin Joseph Rouffanche titra l’un de ses recueils chez Rougerie Instants de plus. Châtain regroupe des poèmes écrits entre 1960 et 2010 sous le nom d’Instants. Un mot dont l’étymologie hésita au cours des siècles entre l’imminence, le moment et l’instantanéisme… pas étonnant que les poètes l’aiment. Avec ces textes, Georges demeure fidèle à tous les thèmes du livre (jusqu’au retour du mot granite) et conclue sur la nécessité de la poésie : « les mots sont munitions précieuses/ne les gaspillons pas Camarades » et dans cette injonction aux Camarades de gauche, il y a aussi celle faite aux poètes en général. D’ailleurs, Georges Châtain n’échappe pas, comme tous les autres vrais poètes avant et avec lui, à cette illusion : « Pour un peu tu serais immortel ». Nous le sommes aussi un peu grâce à lui – revigorés, au sens latin du mot.

Laurent Bourdelas, mercredi 16 janvier 2013.
Article paru dans le quotidien L'Echo le vendredi 18 janvier 2013.
           

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