Le mardi à 18h05 sur 103.5

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lundi 25 mars 2013

La jouissive Histoire du rock par Raphaëlle Bouchard



D’abord, ce soir-là, un lieu exceptionnel : une trentaine de chaises au milieu de la réserve des costumes du Théâtre de L’Union, à Limoges – une sorte de spectacle pour happy few et, sur la gauche, tous ces vêtements de scène si plein d’histoires, de textes et de poussières posés sur leurs cintres. L’endroit n’en est que plus chaleureux, comme le dispositif scénique d’Alain Pinochet : pendus au plafond, des disques vinyles (et parmi les meilleurs !) et des objets qui descendront le moment venu, une télévision vintage qui diffusera des textes et des images en noir et blanc, de grandes feuilles de papier avec la carte simplifiée de là où tout a commencé : sur les bords du Mississipi, avec le blues. Et puis, belle et sauvage comme le rock dont elle va nous parler : la comédienne Raphaëlle Bouchard, qui irradie entre possible conférencière, chanteur(se) et musicien(ne), adulte se souvenant, ado dansant ses premiers slows, etc. La mise en scène, tout ce qu’il y a de plus juste, est de Thomas Quillardet et le texte de Marcio Abreu, sans que le doute soit totalement dissipé (c’est ce qui fait l’intérêt de la chose) : est-ce le témoignage personnel de Raphaëlle Bouchard, authentique ? Sa mère collectionnait-elle vraiment des objets insolites de stars du rock ? Y a-t-il une part de fiction ? Tout cela, bien sûr. Et nos propres souvenirs.
            Car le propos est de raconter le rock, des origines au mouvement punk, à peu près. Avec talent, humour, gravité, tendresse et parfois mauvaise foi – enfin…, moi qui suis fan de rock progressif, je trouve que le limiter à deux notes répétitives et des intentions uniquement intellos est un peu exagéré ; et puis, où est Stivell, où sont les Pogues et leurs dents pourries ? mais c’est fait exprès et c’est drôle. Raphaëlle Bouchard (aidée par les apparitions de Claire Lapeyre-Mazerat en roadie et plus que cela) a le chic pour restituer une époque ou un artiste par un mouvement du bassin, des pas de danse, des commentaires biens sentis, souvent drôles mais pas uniquement, des gestes signifiants comme celui de faire brûler la guitare électrique qui réveille instantanément le souvenir d’Hendrix, le tout parsemé d’extraits radio et, bien sûr, de morceaux tellement connus. On y est, on y croit. Il y a même la banane wharolienne du Velvet, et les Stones, et Patti Smith. Et toutes leurs histoires d’amour ou de fesses. Et Woodstock, et nos rêves de fraternité envolés. Et l’Angleterre saccagée par Tatcher (et la cellule maculée de Bobby Sands, je ne l’oublierai jamais). On convoque ses propres souvenirs. Quand Presley est mort, gras et pathétique, comme nous le rappelle l’actrice, le 16 août 1977, j’étais en vacances dans ma famille de l’Oise et on ne parla soudain que de ça. Il avait explosé, ou presque, comme nous le signalent, dans le spectacle, plusieurs panneaux faisant apparaître ses poids successifs.
            Parce que le rock, c’est ça, aussi, tout le temps : ceux qui meurent en route, de leur révolte, de leur plainte, contre la société et contre eux-mêmes. Alors, sur la petite télévision, défilent les dates de vie et de mort de nombre d’entre eux – poètes maudits – et les circonstances de leur disparition : alcool, drogue, etc. Raphaëlle Bouchard fait circuler à travers le public un gros sachet d’amphétamines colorées. Joplin, Hendrix, Cobain, et tous les autres. Le rock est la consumation. Et comme l’a si bien écrit Dostoïevski, qui vit encore après quarante ans ? C’est la question que l’on se pose, soudain, ici, le cul sur notre chaise… nous qui (re)connaissons tout de cette galerie de dingues et de cramés qui nous a tant fait rêver, dont nous avons parfois joué ou chanté la musique ; en regardant Raphaëlle Bouchard transformée en adolescente grunge comme nous en avons tant aimé, on se demande ce que nous faisons là – assis comme des adultes si sages. Alors que notre rage against the machine n’a jamais cessé.
            On aurait presque envie de la prendre dans nos bras. On se contente d’aller mettre un disque sur la platine. Et la magie, et la nostalgie, nous enivrent à nouveau. Memento mori.

[Lundi 25 mars 2013]

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