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samedi 21 mars 2015

Marie-Noëlle Agniau, Le pays d’étincelles (Collection « Poésie en voyage », Editions La Porte, 2014)





(c) L. Bourdelas


Depuis longtemps, Marie-Noëlle Agniau fait des étincelles en poésie, au sens premier de ce mot : « parcelle incandescente qui se détache d’un corps en ignition ou qui jaillit au contact, sous le choc de deux corps. » On le sait depuis Rimbaud et d’autres, le corps du poète – au sens aussi du corps du roi – est en combustion, toujours prêt à s’enflammer (« je suis le fou sans dire pourquoi et passe le feu depuis l’enclos. »). Et comme Charles Baudelaire écrivait du souvenir du « vert paradis des amours enfantines » qu’il était le lieu de genèse du poème, la poète place en exergue de son recueil une citation de Tristan Corbière : « il fait noir, enfant, voleur d’étincelles. » (thème filé tout au long du recueil aux pages cousues). Comme l’enfant, le poète est celui qui demeure le voleur d’étincelles au milieu du monde obscur, dans les ténèbres où la fêlure est possible : « Et toujours quelque part, dans un coin très clair, le poème : pays d’étincelles. » Même si la nuit elle-même peut être révélatrice (« La nuit tout en haut me dit que c’est clair. »).
A l’origine de cette poésie, ceux qui la lisent depuis le début savent qu’il y a une perte : « tout le petit frère dans un tombeau » - une enfance disparue qui ne put faire d’étincelles. Et que le travail d’écriture de Marie-Noëlle Agniau, par-delà la mort (elle est une Antigone qui offre une sépulture à son frère, mais comme Sisyphe aussi, elle ne cesse d’accomplir ce sacerdoce), est de ré-enchanter le monde (de le sortir du « coma »), pourtant si abîmé, par le démon, la bête obscure, la peur, la douleur, et toutes les guerres, celle de 14 (« Un obus. Des enfants. Un obus. Des obus. ») jusqu’à celles de Mésopotamie (hier et aujourd’hui). C’est une affaire de langage et, dans cette poésie, un travail pour s’approprier approximative syntaxe et mots enfantins, et les mêler à une écriture poétique belle et affirmée. Et les télescopages paradoxaux sont constitutifs de cette poésie : « Baston : Roudoudou a mangé Saturne. » Marie-Noëlle Agniau dit à la fois l’enfance de ses propres enfants et en même temps imagine celle du frère disparu (lui insufflant ainsi la vie). L’enfance universelle (celle du « cancre bleu » prévertien et rimbaldien) comme une sorte de possible innocence, de fragilité magique, de possibilité du rêve, lorsque « le réel est l’intrus ou n’est pas. » - ce qui explique sans doute aussi la convocation de bêtes merveilleuses comme les licornes.  Oui, ce travail est bien celui de tenter de dire l’enfance - « une petite fille au bord de la route : étrange, quel est son nom ? » - l’étrange énigme qui nous accompagne.
Les petits faits (en apparence), les mots de cette enfance (« les mots que tu choisis ») qui ont la saveur de la grenadine, et le regard porté sur elle, nourrissent une poésie puissamment évocatrice : « Un escargot tisse sa toile dans la lessive » - simple en apparence seulement. Une poésie, également, particulièrement musicale : « cellules, cellules, cervelle d’enfant, chasse les cellules, poissons volants. », qui se rattache à la tradition millénaire de la poésie dite ou chantée, d’Homère et des troubadours à la poésie « sonore » - et l’on sait que Marie-Noëlle Agniau excelle dans cet exercice. Avec toutes les petites choses qui n’ont l’air de rien (souffle, puce, poussière, jeu des mouches, brindilles, atomes, vide, grain, pollen, fils d’or, herbes, pinson, lunules, épingle, coccinelle, etc.), demeure une poésie qui va à l’essentiel du Verbe, du Monde et de l’Homme (« C’est toi ! ») et qui, même si les « lettres s’effacent/écrites comme en braille », est peut-être la seule chose qui importe vraiment et que l’auteur s’obstine à faire vivre dans son œuvre depuis le début cohérente (« écho écho un petit carnet dans chaque phrase »), car celle-ci « est immense et commence/à peine à parler… », ce qui nous promet d’autres beaux moments de lecture.

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