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dimanche 20 septembre 2015

AMzer ou les saisons d’Alan Stivell


Le chanteur et musicien breton sort un nouvel album apaisé chez World Village, comme toujours fidèle à la poésie et à la pointe de la modernité musicale

 

Par Laurent Bourdelas[1]

 

            J’ai déjà écrit qu’Alan Stivell était un homme de cohérence et de fidélité(s) : à la Bretagne, bien sûr, à la harpe celtique depuis l’enfance – lorsque son père Georges Cochevelou la réinventa -, à la musique celtique, mais aussi à la poésie (depuis au moins Trema’n Inis), à la recherche et à l’innovation constante, du folk au rock progressif et à l’électronique. Et puis Stivell fut l’un des précurseurs de la world music, notamment avec sa « Symphonie celtique » puis avec l’album 1 douar (« une terre ») – dont Youssou N’Dour disait encore l’été 2015 combien il avait compté pour lui qui y chantait. Car l’une des autres constantes du musicien breton est de savoir, depuis le début, s’entourer de chanteurs et musiciens de qualité – et même de donner leur chance à certain(e)s.

            Ce nouvel album entremêle ces diverses constantes avec virtuosité et à-propos. Jadis, les navires de la Compagnie des Indes quittaient le port de Lorient et voguaient durant des mois vers les comptoirs d’Asie : côtes indiennes, Chine ou Japon. Les liens sont donc anciens entre Bretagne et Pays du Soleil levant… Stivell les retisse ici en adaptant les haïkus de (Kobayashi) Issa (auteur romantique du 19ème siècle), Yosa Buson (artiste-peintre, maître du poème classique, vivant au 18ème siècle) et Matsuo Bashô (l’un des maîtres au 17ème siècle du poème classique, subtil et lyrique), en associant langues nippone et bretonne, « pour dire le printemps qui vient et celui qui s’en va », mais aussi voix masculine et voix féminines, et encore langues française et anglaise.  Ces sonorités particulières de la langue et de la poésie japonaises, accompagnées par la flûte japonaise (shakuhachi) de Véronique Piron, donnent à tout l’album une indéniable coloration zen : après tant d’années de musique, de tournées, de combats, voici venu le temps de l’apaisement. AMzer où le temps qui passe, les saisons qui se succèdent : celles qui rythment l’année, celles qui ponctuent la vie. Normal, lorsqu’on est né en 1944 de songer à se retourner sur le temps écoulé, de se demander What Could I Do ?, dans un blues beckettien inspiré par l’absurdité de l’existence. Et malgré les échecs, les blessures ou les pertes des « mois noirs » - Purple moon pour dire la séparation amoureuse ou la mort, dans le balancement lui aussi japonisant des bambous où se frôlent les ailes d’oiseaux –, ou peut-être grâce à eux, Alan Stivell comprend, après et avec d’autres, que le bonheur tient aussi à des « petites » choses, ce que l’on appelle parfois des épiphanies et que procure souvent la contemplation de la nature : Au plus près des limites – je marcherai est l’adaptation d’un poème de Bruno Geneste qui transforme une promenade littorale estivale en méditation quasi métaphysique, entre maritime et minéral ; le magnifique Postscript (l’un des meilleurs moments du disque) où le merveilleux poète irlandais Séamus Heaney, prix Nobel de littérature,  dit la beauté émouvante des côtes du comté de Clare en automne, là où les falaises plongent dans la mer, gardées par des tours médiévales et des vestiges plus anciens encore. Où il dit aussi la condition humaine : « You are neither here or not there,/A hurry through wich know and strange things pass »[2]. Il ne s’agit pourtant pas d’angélisme ou d’oubli complet du monde, dont un manteau de pétales de fleurs de cerisiers ne saurait dissimuler tout à fait la noirceur. Stivell se laisse donc gagner par la sérénité, avec Halage où il admire l’envol cendré des hérons (on l’imagine volontiers longeant par exemple le canal de Nantes à Brest) et aspire au retour du printemps – aube du monde, jeunesse, fontaine de jouvence comme à Brocéliande, dont il chanta jadis les eaux miraculeuses – : New’AMzer – Spring (poème d’éveil des sens écrit par Kentin Bleuzen alors élève du collège Diwan de Quimper où chantent la harpe et les oiseaux) ; Echu ar GoANv ? – Till Spring ? où la harpe acoustique cordée métal (conçue par Stivell et Vincenzo Zitello) conclue joliment toutes les impressions ressenties en écoutant l’album.

            Fidèle à la démarche artistique de respect de l’inspiration « traditionnelle » bretonne et celtique revivifiée par l’innovation musicale et technique, Stivell fait ici appel à deux « sound designers » de grande qualité : David Millemann (par ailleurs guitariste sur l’album) et Nicolas Pougnand. Le travail de préparation a duré trois années environ, sans doute commencé dans le beau home studio dans la maison près de Rennes, où se côtoient toutes les belles harpes jouées depuis l’enfance, poursuivi au studio Tillaut (Chevaigné, Bretagne), à La Licorne Rouge (Rennes) et à Translab (Paris). Le résultat est tout à fait exceptionnel, parfois presque « radical ». Si, toujours, la harpe domine et conduit – dont la dernière en date, dessinée par Stivell, élaborée par Tom Marceau en 2013-2014, avec le précieux concours du pool mécanique de l’Université Rennes-Beaulieu 1 –, la création électronique, très contemporaine (au sens, souvent, d’art contemporain), très à la pointe, va loin. C’est par exemple le cas avec KAla-GoANv – Calendes d’hiver, moment mystérieux et inquiétant où se mélangent sons, musiques et voix retravaillés jusqu’à une forme radicale d’expérimental. Idem avec KErzu – December, ses bruits, ses enregistrements diffusés à l’envers, ses parasites, ses étranges impressions mais aussi ses réminiscences, comme la bande originale complexe d’une œuvre et d’une vie. Sans oublier les allusions sonores à un univers de science-fiction depuis longtemps cher à l’artiste. Sous des aspects en apparence plus main street, la musique de Purple moon – entêtante –, associe subtilement les glissements sur la harpe, la modification de la voix (qui devient celle d’un chaman ou d’une créature possible de l’au-delà), les résonances. Enfin, comme toujours, Alan Stivell fait appel à de superbes voix féminines pour accompagner ses compositions et son propre chant : les Japonaises Toshiko Dhotel ou Maliko Oka – Other Times – AmZErioù all est une création qui accompagne longtemps celui qui l’a écoutée, entre contemporain et traditionnel japonais, ouvrant sur la suivante, tout aussi réussie : Matin de printemps – Kesa no haru ; Grainne O’Malley, voix irlandaise toute en clarté de Postcript.

            Ecouter cette œuvre aboutie et réussie, c’est entrer dans l’« eau calme » - celle dont le son discret et apaisant accompagne ceux qui méditent dans la beauté des jardins zen.



[1] Biographe d’Alan Stivell en 2012 (Editions Le Télégramme), auteur du texte Purple moon sur l’album.
[2] « Ni d’ici, ni de là-bas, tu es/Une hâte par où passent l’étrange et le connu » ; traduction par Patrick Hersant in L’étrange et le connu, Gallimard, 2005.

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